Quelques arpents de glace

Personne ne peut dire avec une absolue certitude d'où vient le mot «hockey». Du français hoquet, qui désignait la crosse d'un berger? De l'iroquois hoguee, qui signifie «branche d'arbre», dont on se servait pour fabriquer des bâtons? Ou encore du patronyme du colonel John Hockey, un officier britannique en poste dans la garnison de Fort Edward, en Nouvelle-Écosse, vers les années 1850, et qui permettait à ses hommes de garder la forme en jouant au hurley sur glace? De même, un siècle et demi plus tard, la querelle amicale à propos du lieu d'origine du sport par excellence au Canada n'a toujours pas été réglée. Certains pointent du côté de Halifax et de ses environs, d'autres parlent de Kingston et d'autres encore ne jurent que par Montréal. Pendant ce temps, le Temple de la renommée du hockey a pignon sur rue à... Toronto.

Ces morceaux de culture nationale, car le hockey en fait partie, et une infinité d'autres, ont sans doute été racontés cent mille fois. Mais on ne s'en lasse pas, pour peu qu'on ait un brin d'intérêt ou pour le sport, ou pour l'histoire, ou pour les deux. Oui, le hockey est un élément prépondérant de l'imaginaire des occupants de nos innombrables arpents de neige, ne serait-ce que parce que, comme l'écrit Michael McKinley, «son jeu rapide les soulage en partie des longs et rigoureux hivers».

McKinley, auteur, réalisateur de documentaires et scénariste, on le connaissait déjà pour avoir attaqué ce thème de l'hiver à traverser tant bien que mal en bougeant dans l'excellent Putting a Roof on Winter, publié il y a six ans. Cette fois, il revient à la charge avec un récit exhaustif et, disons-le, passionnant survolant toute l'histoire du hockey au Canada, Hockey. La fierté d'un peuple. Le bouquin grand format de près de 350 pages, judicieusement illustré — bien, et pas trop —, est destiné à accompagner la série télévisée diffusée tout récemment par la CBC. (La version française, qui contrairement au livre n'est pas qu'une simple traduction mais un document original pour une part importante, sera diffusée tôt en 2007. Et précisons, de crainte que l'on ne subodore le conflit d'intérêts, que l'auteur de ces lignes y a participé. Toute prétention de neutralité dans l'appréciation serait donc fallacieuse.)

Tout passe dans ce récit foisonnant qu'il serait vain de tenter de résumer, de l'initiative hardie de James Creighton jusqu'au retour de la Ligue nationale au terme de l'éprouvant lock-out qui a forcé l'annulation de la saison 2004-05 au complet. Creighton, soulignons-le, un ingénieur néo-écossais venu s'installer à Montréal pour travailler à l'aménagement du canal de Lachine, est celui qui avait eu l'idée de faire venir de sa province natale quelques douzaines de bâtons fabriqués par des artisans micmacs et d'organiser ce qui devait être le tout premier match de hockey, à la patinoire Victoria, en mars 1875. (Ou, à tout le moins, ce qui devait être l'évocation du mot «hockey», dans The Gazette, la plus reculée dont on dispose. Car forcément, si Creighton avait fait venir des bâtons, c'est que le sport existait déjà sous une forme ou sous une autre.) Quant au lock-out, est-il nécessaire de rappeler qu'il priva de pools des millions d'amateurs mais eut en revanche l'avantage de donner naissance au «nouveau» hockey?

L'un des problèmes, lorsqu'on se frotte à l'histoire du sport, est de départager le vrai et le faux. Le sport, qui carbure à l'exploit plus grand que nature et aux personnages dignes d'épopées, est un fabricant prolifique de légendes, urbaines comme rurales, et de faits avérés mais que grossit le passage du temps (finalement, ce sont huit joueurs des Bruins que Maurice Richard avait sur le dos lorsqu'il a marqué d'une seule main, et il y avait dix millions de personnes rue Sainte-Catherine le soir de l'émeute du Forum). La contrepartie de cet inconvénient réside toutefois dans l'amoncellement d'anecdotes savoureuses, la plupart du temps invérifiables mais tellement agréables à raconter — et à se laisser raconter. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que McKinley navigue avec brio dans ces eaux troubles. Il n'y a qu'à lire le récit de Mabel Leaf, la «sorcière» qu'avait recrutée la station de radio CHUM de Toronto pour jeter un sort aux rivaux des Leafs et qui devait «mener» les Torontois à la conquête de la coupe Stanley en 1964 — ah oui, sur un but de Bobby Baun en prolongation du sixième match de la finale alors qu'il jouait avec un pied fracturé... autre pièce d'anthologie —, pour se laisser transporter et faire peu de cas de la véracité de tous les détails.

Car, McKinley le souligne fréquemment, le hockey au Canada est bien un élément clé du patrimoine, un vecteur de tradition, une source d'identité, et à ce titre, il produit du mythe. L'important, c'est qu'on n'oublie pas l'histoire. Avec ce bouquin, pas de danger. En le parcourant à petites doses, l'oeil sur un match à la télé, on peut même meubler fort agréablement toutes les soirées d'un interminable... hiver.

***

Hockey

La fierté d'un peuple

Michael McKinley

Traduit de l'anglais par Richard Dubois

Éditions Fides

Montréal, 2006, 344 pages