Littérature jeunesse - Les habits neufs de la bédé

La bédé est un des secteurs les plus novateurs de l'édition jeunesse actuelle. Le modèle traditionnel, en grand format à couverture rigide, qui aligne proprement les cases et les phylactères pour raconter une aventure pleine de rebondissements ou illustrer un gag désopilant, ne détient plus le monopole du genre. Une nouvelle génération d'artistes émerge, qui propose des oeuvres au graphisme plus éclaté, où les frontières entre littérature, art visuel et bande dessinée s'effacent au profit d'un métissage créatif.

Joann Sfar, une figure importante de cette nouvelle vision, dirige «Bayou», chez Gallimard, une collection de bédés publiées dans un format proche de celui du roman classique. En véritable homme-orchestre, à la fois scénariste, dessinateur, éditeur et musicien, Sfar tente d'y rassembler des créateurs qui racontent des histoires fortes, lisibles par tous, et qui restent ouverts à d'autres influences que la bande dessinée.

Parmi les titres parus récemment, signalons le premier tome de la trilogie La Forêt de l'oubli, de Nadja. Cette artiste est surtout connue pour ses nombreux albums jeunesse publiés à L'École des Loisirs, notamment le magnifique Chien bleu, qui a permis à ses premiers lecteurs de la découvrir. Ses gouaches aux couleurs fauves, son inventivité graphique, les climats poétiques un peu inquiétants qu'elle parvient à installer en quelques coups de pinceau, conviennent tout à fait à cette nouvelle forme de bédé qui allie onirisme, poésie et suspense. La trilogie qu'elle publie dans la collection «Bayou» raconte l'histoire de deux enfants, Linda et Marc, qui vivent avec un couple assez peu sympathique en attendant le retour de leurs parents mystérieusement absents. Dans le premier épisode, en rentrant de l'école la petite Linda trouve une espèce de vieux toutou par terre. À sa grande stupéfaction, le doudou se met à parler et à bouger. La bestiole l'entraîne bientôt, à travers les caves du village, dans un monde parallèle rempli de monstres effrayants. Ce voyage initiatique permettra à la fillette de trouver son identité et de lever le voile sur le mystère de sa vie. La palette de couleur terre particulièrement sombre utilisée par Nadja dans ce premier tome accentue le sentiment d'angoisse, voire de détresse, que fait naître le récit. Si le concept de roman graphique, apparu dans les années 80, désigne les ouvrages illustrés destinés aux adultes qui racontent des histoires plus complexes et mettent en scène des personnages plus ambigus que les traditionnels «comics», on peut sans contredit qualifier La Forêt de l'oubli de «roman jeunesse graphique».

Albin Michel

Albin Michel n'est pas en reste dans le domaine du phylactère renouvelé. Une toute nouvelle collection de bédés en noir et blanc, publiée dans un format semi-poche souple, vient de voir le jour. Elle est dirigée par Serge Ewenczyk, un fan de bande dessinée anglo-saxonne qui possède sa propre maison d'édition indépendante, Çà et là. La collection «Peps», chez Albin Michel, s'adresse d'abord et avant tout aux adolescentes, un lectorat négligé par les grandes maisons franco-belges. Ce n'est donc pas un hasard si les quatre premiers titres qui paraissent cet automne dans cette collection mettent en scène des personnages féminins forts, des filles dégourdies et aventureuses, qui n'ont pas la langue dans leur poche. Ewenczyk est allé pêcher ses spécimens du 9e art dans le grand corpus américain, beaucoup plus diversifié que son pendant européen. Malgré leur dénominateur commun, ces oeuvres sont très différentes les unes des autres sur le plan du style et des thèmes. Daisy Kutter est un western de SF, dans lequel une ancienne hors-la-loi devenue épicière se retrouve mêlée malgré elle à une histoire de hold-up. Cette situation rend d'ailleurs sa relation avec son petit ami shérif plutôt problématique. Electric Girl, qui s'adresse aux plus jeunes, présente les problèmes de Virginia, une jeune fille tout à fait normale, à part le fait qu'elle possède un pouvoir sur tout ce qui est électrique. Loyola et la Société secrète traite avec sensibilité d'un thème très délicat, la perte d'un parent, mais aussi de la perte de la foi. Finalement Osville, La Langue du diable raconte une histoire fantastique loufoque où les personnages, qu'ils soient monstres ou humains, sont plus farfelus les uns que les autres.

Après le roman graphique, il semble que le scénario graphique se profile à l'horizon. En effet, le directeur de «Peps» entend publier à l'avenir des versions bédé de la très populaire émission jeunesse Degrassi. Cette série, bien ancrée dans la réalité des jeunes, aborde des thèmes de société comme l'anorexie, le harcèlement sexuel ou la drogue — des sujets à des années-lumière de ceux traités par Spirou et Tintin, mais proches du quotidien des lectrices que la collection espère conquérir.

Dans un monde envahi par l'image, il n'est finalement pas étonnant que le 9e art prenne ses aises et puise son inspiration à toutes les sources de la fiction, mariant allègrement les styles et les influences, pour le meilleur et pour le pire. Le pauvre Gaston Lagaffe n'a qu'à bien se tenir, la nouvelle bédé n'a sûrement pas fini de le décoiffer.

Collaboratrice du Devoir

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LA FORÊT DE L'OUBLI, t. 1

Le Chemin de la Maison-Haute

Nadja

Gallimard jeunesse, coll. «Bayou»

Paris, 2006, 112 pages

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DAISY KUTTER, LE DERNIER TRAIN

Kazu Kibuishi

Albin Michel, coll. «Peps»

Paris, 2006, 160 pages

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ELECTRIC GIRL, DRÔLE DE GÉNIE, vol. 1

Michael Brennan

Albin Michel, coll. «Peps»

Paris, 2006, 160 pages

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LOYOLA ET LA SOCIÉTÉ SECRÈTE

Gene Lang

Albin Michel, coll. «Peps»

Paris, 2006, 111 pages

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OSVILLE, LA LANGUE DU DIABLE, vol. 1

Richard Moore

Albin Michel, coll. «Peps»

Paris, 2006, 160 pages