Essai - La tolérance contre le jugement

Que la tolérance soit une vertu, tous, ou presque, en Occident, en sont convaincus. Pourtant, est-ce si sûr? Dans un opuscule collectif intitulé La tolérance est-elle une vertu politique?, trois penseurs se penchent sur la question avec des résultats inégaux.

Dans le meilleur texte de ce recueil, Marc Angenot, spécialiste du discours social, critique le «tolérantisme obligatoire» qui caractériserait notre époque postmoderne, revenue de ses illusions progressistes. «Les prêtres du civisme», écrit-il, imposeraient aujourd'hui une sorte de «tolérance inconditionnelle» qui s'accompagnerait d'un «refus de juger». Au nom d'un nécessaire relativisme (nous nous sommes tant trompés dans le passé, disent-ils), ils prônent une acceptation absolue de l'Autre qui va jusqu'à exclure la compréhension et le raisonnement. Peut-on encore, dans ces conditions, considérer la tolérance comme une vertu?

Non, répond Angenot, puisque ce «néo-tolérantisme» entraîne un «esprit de censure» qui mine la nature même du débat démocratique. Oui à l'opinion, clame ce courant, mais non au jugement. Pourtant, réplique Angenot en reformulant ce qu'on a appelé l'«aporie de la tolérance», «y a-t-il et doit-il y avoir tolérance pour les ennemis de toute tolérance»?

Sa réponse, inspirée par le célèbre raisonnement de Voltaire selon lequel il faut combattre les idées répugnantes tout en se battant pour le droit à l'expression de ceux qui les émettent, va dans le sens de cette logique qu'il qualifie de libérale et qui suppose la légitimité du «droit de combattre, sans prudences particulières et sans accepter d'interdits et de censure, ce que par ailleurs je tolère ou plutôt demande à la société de tolérer».

Aussi, toute idée de tolérance qui imposerait un interdit de juger, sur la base d'une argumentation, ne serait-elle pas une vertu, mais une démission de la pensée. Notre époque, à ce titre, est plus proche d'une «idée tordue du tolérantisme» que d'une saine tolérance.

Paule-Monique Vernes, de l'Université de Provence, montre du doigt une dérive semblable quand elle compare la tolérance, en tant que refus de juger, au «mépris silencieux»: «Elle est renoncement au combat et à la discussion comme pour les goûts et les couleurs. Je te laisse tranquille si tu me laisses tranquille.» La tolérance, demande-t-elle, ne se nie-t-elle pas à tolérer les intolérants? Comment assurer la préservation de son avenir si elle laisse le champ libre à ceux qui s'en réclament pour la combattre?

Elle plaide donc en faveur d'une «casuistique de la tolérance» qui rejette à la fois «une tolérance universelle impossible» et «une réelle tolérance zéro insupportable». Selon elle, donc, «bâillonner certains est un moindre mal» dans la mesure où la tolérance est, oui, une vertu, mais «hypothétique et conditionnelle», c'est-à-dire qu'elle dépend de son objet. «On peut tolérer l'autre religion, explique-t-elle, mais pas les profanations de sépulture. On tolère, hélas, la guerre mais pas la torture.»

Le texte de Maï-Linh Eddi, qui complète ce recueil, même s'il est écrit dans notre langue, mériterait une traduction. Abscons et bourré de fautes de français, il se contente de rajouter une couche d'obscurité aux thèses de Spinoza, Descartes et Hobbes. Dira-t-on qu'il est intolérable?

Collaborateur du Devoir

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La tolérance est-elle une vertu politique?

Marc Angenot, Maï-Linh Eddi et Paule-Monique Vernes

Presses de l'Université Laval

Saint-Nicolas, 2006, 72 pages