Essais québécois - Le Québec connecté au monde

On a beau considérer l'histoire du Québec sous l'angle qu'on veut, une évidence saute aux yeux: 1960 marque une rupture et un envol. Il y avait, bien sûr, de l'air et des clartés dans la «Grande Noirceur» d'avant, mais l'arrivée au pouvoir des libéraux de Lesage marque un déblocage certain. Cette réalité est patente dans le dossier de l'action internationale du Québec et elle est illustrée avec précision dans Le Québec dans le monde, 1960-1980, un essai d'André Patry réédité cette saison en Typo.

Le Québec n'a pas attendu la Révolution tranquille pour entretenir des relations internationales. Dès 1816, en effet, le Bas-Canada avait une agence à Londres, et des liens avec les États-Unis et la France furent développés dans les années suivantes. Sous Duplessis, toutefois, l'isolationnisme domine. Le gouvernement de Jean Lesage, «considéré comme l'un des meilleurs que les Québécois se soient jamais donnés au cours de leur histoire», écrivait Patry en 1980, relancera en grand l'aventure internationale du Québec.

Des liens, forts et concrets, seront d'abord rétablis avec la France et, dans une moindre mesure, avec les États-Unis et la Grande-Bretagne. En 1965, inspiré par Patry lui-même, Gérin-Lajoie présentera une doctrine à laquelle son nom reste associé et qui plaide en faveur «du prolongement international des compétences internes des provinces». Lesage et ses ministres n'étaient pas souverainistes et avaient pour seul objectif «de permettre à un peuple longtemps endormi d'occuper sa place parmi les autres peuples». Le gouvernement fédéral, pourtant, s'activera déjà à leur mettre des bâtons dans les roues en prétendant être le seul porte-parole légitime de tout le Canada sur la scène internationale, même si ses représentants sont presque tous anglophones.

Sous le règne de Johnson, l'activité internationale du Québec se poursuit et est marquée par la figure imposante de Charles de Gaulle. Sa visite au Québec, en 1967, créera une véritable commotion dans le camp fédéraliste. De Gaulle, il est vrai, n'y va pas de main morte dans le registre «Québec libre», au point que Johnson en restera bouche bée, alors que Lesage réprouvera «dans un langage énergique les propos du général». Occasion manquée, concluront avec nostalgie les souverainistes.

Faits à noter, c'est aussi sous Johnson que le Québec tentera de nouer des liens avec l'Afrique, malgré Ottawa qui «considère celle-ci comme une chasse gardée», et que naîtra l'idée d'une communauté des pays d'expression française, «en grande partie attribuable à deux Québécois, Paul Gérin-Lajoie et Jean-Marc Léger». À cette époque, d'ailleurs, le fédéral poursuit son «comportement obstructif» en opposant «à un Québec francophone un Nouveau-Brunswick soi-disant francophone». Plus ça change...

Dans ce dossier, le gouvernement de Jean-Jacques Bertrand ne sera pas à la hauteur de ses prédécesseurs et celui de Robert Bourassa ne fera guère mieux, malgré quelques avancées en direction du Moyen-Orient et la réalisation des Jeux olympiques. Le gouvernement Lévesque, pour sa part, condamné à un certain devoir de réserve à cet égard compte tenu de son projet indépendantiste (il ne faut pas faire peur au monde), raffermira les liens avec les pays arabes et devra supporter, plus que jamais auparavant, l'obstruction d'Ottawa.

Nombreuses, donc, les réalisations du Québec à l'extérieur sont «sûrement moins impressionnantes que pourraient le laisser supposer ces délégations, accords de coopération et missions gouvernementales dont le Québec, en tant qu'État fédéré, a peut-être le record dans le monde» parce que Ottawa les surveille — c'est un euphémisme — de trop près. En 1980, déjà, et le constat n'a pas vieilli, Patry en tirait la conclusion qui s'impose: «La controverse entre Ottawa et Québec au sujet de la capacité internationale des provinces a cessé d'être un débat juridique. Elle est devenue une affaire politique, dont le dénouement relève désormais d'une solution globale.» Et cette solution, faut-il y insister, ne passe pas par un acquiescement au prêchi-prêcha d'une Michaëlle Jean qui nous suggère, pour sauver le pays, de nous ouvrir à ceux qui nous maintiennent enfermés.

Les services comme commerce

Même si l'État québécois, compte tenu de ce relatif enfermement, n'a pas directement accès à la scène internationale autant qu'il le souhaiterait, cela ne l'empêche pas de subir les répercussions de certaines tendances mondiales sur lesquelles, pour l'heure, il n'a pas vraiment prise. L'une d'elles concerne la croisade de l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en faveur de la commercialisation et de la déréglementation des services.

Depuis plusieurs années, de multiples traités de libre-échange ont fait sauter les barrières qui encadraient le commerce des marchandises. Dans un essai intitulé Mainmise sur les services, Claude Vaillancourt, du collectif Attac-Québec, explique que ce processus s'élargit maintenant à l'univers des services dont le potentiel de croissance est très grand: «La nécessité de libéraliser les services se fait donc de plus en plus pressante dans le milieu des affaires: les services sont les secteurs de l'avenir et, pourtant, ils sont régis par des règles strictes, se trouvent en grande partie administrés et réglementés par l'État, et ne permettent donc pas la croissance des exportations à laquelle on devrait s'attendre.»

Vaillancourt, dans cet ouvrage pédagogique et militant, présente et critique les stratégies avancées par les possédants pour transformer en marché lucratif cet univers des services (santé, éducation, gestion de l'eau et de l'environnement, culture, transports), qui constitue pourtant une pièce maîtresse du bien commun. L'OMC, par son Accord général sur le commerce des services, le Fonds monétaire international, par ses plans d'ajustement structurel, et aussi certains États, par des accords bilatéraux ou des partenariats public-privé, cherchent donc à imposer la logique du commerce pour permettre à quelques-uns de s'enrichir au détriment de la multitude. Pour dorer la pilule, on «vulnérabilise» volontairement les services publics en leur refusant un financement adéquat, puis on présente le secteur privé comme une solution.

Vaillancourt, avec raison, nous invite à résister à ces stratégies perverses et aliénantes. Il oublie toutefois de mentionner que, dans l'état actuel des choses, le Québec n'a pas pleinement voix au chapitre dans ce dossier.

louiscornellier@parroinfo.net

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Le Québec dans le monde, 1960-1980

André Patry

Typo

Montréal, 2006, 152 pages

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Mainmise sur les services

Privatisation, déréglementation et autres stratagèmes

Claude Vaillancourt

Écosociété

Montréal, 2006, 200 pages