Histoire - Les médiocres soumis aux coquins

Ceux qui s'étonnent que le quotidien The Gazette n'apprécie guère qu'on donne le nom de Robert Bourassa, père de la loi 22, cet avant-goût très timide de la loi 101, à une artère que les anglophones de Montréal appellent Park Avenue, comme celle qui, familière aux joueurs de Monopoly, symbolise la richesse new-yorkaise, ceux-là devraient lire John Lambert.

Le point de vue britannique, colonial et protestant de Lambert, venu d'Angleterre pour visiter le Canada entre 1806 et 1808, ne semble pas à première vue très original. Pour ce voyageur cultivé, la population d'origine française et de religion catholique est illettrée, superstitieuse et sans esprit d'initiative. Mais il juge plus durement les Britanniques installés dans la colonie. Ce qui rend son témoignage curieux et irremplaçable.

Traduit et annoté par Roch Côté et Denis Vaugeois, Le Voyage au Canada, de John Lambert, est publié en français pour la première fois. L'auteur signale la «médiocrité sereine» des cultivateurs, c'est-à-dire de l'immense majorité des Canadiens qui ne partagent pas son origine ethnique, sa langue et sa foi.

Son opinion reste nuancée. Si les habitants» avaient été «aussi ingénieux et entreprenants qu'ils sont frugaux et économes, ils auraient, écrit Lambert, constitué la paysannerie la plus riche

du monde».

Et les Britanniques ?

Au sujet des Britanniques établis au pays à la faveur de la conquête militaire de 1760, sa condamnation est sans appel. «Ils ignoraient, soutient-il, la langue de ceux qu'ils étaient venus gouverner, et comme ils avaient obtenu leurs postes en les achetant de ceux qui en possédaient les titres, ils n'avaient d'autre visée que d'accumuler une fortune, ce qui n'a pu se faire que par la rapacité et l'extorsion.»

Comme le gouverneur britannique James Murray, qu'il cite longuement, Lambert estime que ses compatriotes ont introduit au Canada une «conduite immorale». Il faut avouer que la situation a quelque chose de comique. Voilà qu'un peuple, déjà jugé arriéré mais très courtois par un Anglais lettré, risque, selon ce même observateur, de régresser à cause des Britanniques sans scrupules qui, venus prétendument pour édifier une colonie prospère, ne font qu'aggraver la ruine du pays.

Aux yeux de Lambert, les Américains «surpassent de loin les marchands britanniques résidant au Canada». Louis-Joseph Papineau aura la même opinion.

Les anglophones de Montréal ont souvent eu, devant la fabuleuse richesse des États-Unis, une admiration mêlée d'envie et de honte. Ils se sont réjouis que l'architecte paysagiste américain Frederick Law Olmsted, créateur du Central Park de New York, ait conçu dans leur ville le Mount Royal Park (1876), près duquel il convenait qu'il y ait, comme à Manhattan, une artère nommée Park Avenue.

Et que vient faire Robert Bourassa dans toute cette histoire anglo-saxonne? Il fait figure de médiocre serein, aurait pensé le pince-sans-rire John Lambert.

Collaborateur du Devoir

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VOYAGE AU CANADA

John Lambert

Septentrion

Québec, 2006, 360 pages