Roman français - L'histoire sans fin des armes

Les guerres ponctuent le temps comme autant de phrases ayant un point final: l'une suit l'autre aveuglément. Au succès de Jonathan Littell avec Les Bienveillantes, dont la dédicace «Pour les morts» dit bien ce que la littérature donne à l'entreprise de mémoire, on voit la question que tout un chacun se pose: «Qui, de sa propre volonté, à part un fou, choisit le meurtre?» Le bourreau de Littell se dédouane ainsi.

Une nouvelle vague d'historiens, de chercheurs, de romanciers et de lecteurs s'interroge sur l'adhésion d'une culture à une idéologie barbare. Une foule de livres paraissent sur le sujet. Des auteurs allemands, d'abord, ont ouvert l'enquête à visée réflexive. Citons ici, en traduction française, Les Derniers Jours d'Hitler de Joachim Fest (Perrin, 2005), Dans la tanière du loup de Traudl Junge (Lattès, 2005), Magda Goebbels d'Anja Klabunde (Tallandier, 2006).

En France aussi, le sujet a pris un tournant, dans lequel s'inscrivent le roman documenté de Littell et son succès. Mentionnons Les Chasseurs noirs de Christian Ingrao (Perrin, 2006), La Vie mondaine sous le nazisme de Fabrice d'Almeida (Perrin, 2006), le deuxième volume du Journal de Joseph Goebbels (Tallandier, 2006), Le Mythe Hitler de Ian Kershaw (Flammarion, 2006), ouvrages des plus sérieux.

Autres champs de bataille

La guerre n'a jamais cessé d'intéresser l'édition française, tout en déclenchant maintes polémiques, nécessaires. Du côté des romans, les oeuvres de Malraux, un peu délaissées, appartiennent à cette vague refluant. Auparavant, Stendhal et Balzac y ont laissé de grands noms. Et Claude Simon, ce Prix Nobel de 1985, n'a-t-il pas donné des pages inoubliables, où il est question de massacres et de charniers? Et Jean Genêt, face au désastre de Sabra et Chatila?

Un autre Goncourt, certes plus léger, contribuait à ce dossier, Ingrid Caven (Gallimard, 2000) de Jean-Jacques Schuhl, on l'oublie. En 1997, Patrick Rambaud remportait deux prix, celui de l'Académie française et le Goncourt — comme Littell — pour La Bataille, récit de l'ascension napoléonienne, sur laquelle il revient aujourd'hui avec Le Chat botté. Du premier volet de sa trilogie napoléonienne consacrée à la fin de l'Empire, La Bataille, puis Il neigeait, en 2000, et L'Absent, en 2003, jusqu'à ce quatrième opus, Le Chat botté, Rambaud n'a cessé de travailler sur l'intrigue des hommes imposant leur ordre.

Cette fois, il raconte la fin d'une révolution et les débuts de l'Empire. Tel ce Nabulione Buonaparte en campagne, alias «le Chat botté» — surnom que lui donna une petite fille amie —, un tourbillon de flandrins à bonnet rouge et de généraux met à sang un quartier de la capitale, jusqu'à ses faubourgs. Le Palais-Royal, en ce 9 Thermidor, donnera bientôt l'heure à une certaine Europe.

Rambaud n'a pas son pareil pour raconter le tumulte des hommes. Cet adepte du croquis et du dialogue insolent, de la parodie des auteurs célèbres et du scénario de film, s'inspire ici

de journaux et de mémoires d'époque. Il campe ainsi un désordre extrême, sans effarer ni perdre son lecteur.

On a du mal à imaginer la frénésie et la violence de la fin du XVIIIe siècle, six mois de barricades, d'insubordination et de famine à Paris. Ces acteurs de la Terreur n'ont rien à envier aux bourreaux d'autres temps. Pourtant, Rambaud les replace dans sa fresque vivante, avec distance. Une ironie teinte la fable de l'histoire, celle d'où émerge un généralissime, plutôt robespierriste, venu de province établir sa loi.

Le terrorisme de la souffrance

Dans un contexte différent, l'histoire contemporaine fournit toute la matière de Yasmina Khadra. On le lira ici dans Les Sirènes de Bagdad, un autre volet de sa trilogie consacrée aux guerres du Moyen-Orient, ouverte avec Les Hirondelles de Kaboul et poursuivie dans L'Attentat. L'absence de rêves, l'intégrisme antioccidental, le goût de la mort, l'adrénaline des hantises nourrissent les actes du personnage central de ce roman.

Nouveauté, vraiment? Le roman débute à Beyrouth, ville de perdition pour ce Bédouin, enveloppé de désespoir. L'action se déplace à Bagdad, dans la guerre civile et la tentation terroriste, où le personnage finit de déposer sa haine, son humiliation, sa rancoeur, son obsession de justice et de vengeance. Là finit ce voyage en enfer. Aux Occidentaux, Khadra continue d'exposer le problème politique lié aux méfaits de la guerre: les Américains y ont le mauvais rôle. Mais, au fond, dans la guerre, c'est toujours l'autre le méchant.

Alger sera la «capitale culturelle du monde arabe 2007». Au 11e Salon international du livre d'Alger, qui vient de s'achever, Khadra était invité pour présenter son livre et toute son oeuvre. L'Algérienne Assia Djebar, en lice pour le prix Nobel de littérature, y était honorée, sans doute parce que, reçue en juin 2006 à l'Académie française, elle est la première écrivaine maghrébine qui obtient cette reconnaissance. Cette même académie avait décoré Khadra pour L'Écrivain, en 2001. Il est désormais traduit en anglais, en allemand, en trente-deux langues, et L'Attentat, Prix des libraires 2005, a trouvé plus de 100 000 lecteurs.

Tous s'appuient sur les pouvoirs de la langue pour signifier l'absurde, pour dévoiler la misère humaine. Ils disent combien de guerres, combien de victimes et de clans, combien de motivations engendrent les hécatombes de la mitraille. Du haut au bas des responsabilités, du bunker à la gâchette, la mentalité de guerre supprime, déshonore, blesse, manipule, déplace les personnes, dont ces écrivains, récompensés, saisissent la singularité.

Collaboratrice du Devoir

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Le Chat botté

Patrick Rambaud

Grasset

Paris, 2006, 337 pages

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Les Sirènes de Bagdad

Yasmina Khadra

Julliard

Paris, 2006, 337 pages