Pour Duras, pour la littérature

D'un côté, la réalité. De l'autre, la littérature. Pas de confusion possible. Vraiment? C'est ce que vous croyez, que l'on doive nécessairement séparer les deux? Les tenir à l'écart l'une de l'autre? Vous n'avez rien compris.

Vous êtes trop rationnels, trop frileux. Vous manquez de courage, de fantaisie, de vision. Vous êtes tellement assujettis. À la loi, au troupeau. Tellement centrés sur vos petites vies.

Ce n'est pas moi qui le dis. C'est Catherine Mavrikakis. Pas dans ces mots-là. Pas comme ça. Avec plus de force, plus de rage. Et de passion.

Catherine Mavrikakis, vous connaissez? Prof de littérature et de création à l'Université de Montréal. Essayiste. Et romancière. Pas du genre mièvre, au contraire.

Pas du genre à se laisser marcher sur les pieds, cette Québécoise de 45 ans née à Chicago. Pas question de rentrer dans le rang. Si l'on en croit ses livres, en tout cas.

«Je combats, je guerroie, je terrorise. J'aime quand les braves gens me craignent et qu'ils se regardent eux-mêmes avec méfiance.» C'est l'héroïne de Fleurs de crachat, son plus récent roman, qui parle.

Catherine Mavrikakis n'écrit pas avec des gants blancs, c'est le moins qu'on puisse dire. Dans son deuxième roman déjà, Ça va aller, paru en 2002: «Pour penser, pour exister, il faut pouvoir dire du mal de tous et de toutes et il ne faut pas avoir de coeur.»

Même dans ses essais, ça brasse à souhait. Même quand elle sort de la littérature, c'est pour mieux y entrer. C'est la voix forte, singulière, d'une écrivaine qu'on entend. Dans Condamner à mort. Les meurtres et la loi à l'écran, notamment. Livre récompensé par le prix Victor-Barbeau 2006, et qui figure sur la liste des prochains Prix du gouverneur général. Livre-choc. Sur la façon dont les médias traitent les affaires de meurtres et les meurtriers.

Voici que l'auteure s'attaque maintenant à l'affaire Villemin, par Marguerite Duras interposée. L'affaire Villemin: un fait divers qui continue de déchaîner les passions en France, plus de 20 ans après les faits. Ça vous dit quelque chose?

Le 16 octobre 1984, un petit garçon de quatre ans est trouvé mort, assassiné. Le petit Grégory. Noyé, dans la Vologne (Vosges). Pieds et poings liés. Les médias s'emparent de l'affaire. L'opinion publique s'enflamme. Très vite, la mère du petit sera montrée du doigt. Bientôt, elle sera inculpée de l'assassinat de son fils.

C'est ici que Marguerite Duras entre en jeu. En juillet 1985. En pleine instruction du procès. Elle se rend sur les lieux du drame, écrit un texte, «Sublime, forcément sublime Christine V.», pour le journal Libération.

Duras note: «Dès que je vois la maison, je crie que le crime a existé. C'est ce que je crois. C'est au-delà de la raison.» Puis: «L'enfant a dû être tué à l'intérieur de la maison. Ensuite, il a dû être noyé. C'est ce que je vois. Je vois ce crime sans juger de cette justice qui s'exerce à son propos.»

L'auteure de L'Amant accuse Christine V. d'avoir assassiné son enfant. Mais elle l'absout aussi. Dit que ce meurtre témoigne de la violence enfouie de toutes les mères, de toutes les femmes, dans un monde où les hommes dominateurs font la loi.

Ce texte a valu à Duras les pires insultes. Pour qui se prend-elle, s'indignait-on? Son Goncourt obtenu à 70 ans et son succès «planétaire» lui seraient-ils montés à la tête?, raillait-on. Elle délire, elle déraille, la pauvre Marguerite. Tout à fait ridicule!, s'exclamait-on.

Encore aujourd'hui, plusieurs reprochent à Duras de s'être mêlée de ce qui ne la regardait pas. Ils ne lui pardonnent pas cet écart de conduite, cet égarement, cette illumination assassine qu'elle a osé mettre sur papier. Cette façon qu'elle a eu de s'emparer de la réalité. Elle, une écrivaine.

C'est ici que Catherine Mavrikakis entre en jeu, à son tour: «Je voudrais qu'on lise le texte de Duras comme le danger de la littérature. Je voudrais qu'on pense que c'est bien par son ridicule que ce texte est sublime et courageux.»

Réunis dans un même livre, voici donc Sublime, forcément sublime Christine V., précédé de Duras aruspice, signé Mavrikakis. Aruspice: «Devin qui examinait les entrailles des victimes pour en tirer des présages», selon le Petit Robert. Duras, un devin?

Tant pis (ou tant mieux...) si Christine Villemin a depuis été blanchie. Peu importe que le meurtre du petit Grégory demeure, encore à ce jour, non élucidé. Là n'est pas la question, aux yeux de Mavrikakis.

Ce qui compte selon elle: Duras a livré de ce meurtre «une lecture qu'elle voulait vraie et dans laquelle elle accusait, condamnait et pardonnait du même geste en se prenant pour ce qu'elle était: un écrivain».

Et de tomber à bras raccourcis sur le romancier français Philippe Besson, qui a signé l'an dernier L'Enfant d'octobre, inspiré de l'affaire Villemin. Un livre insipide, selon elle, «un texte désespérément plat» où l'auteur met la littérature à distance, insiste sur la part inventée de ce qu'il écrit, se protège, se camoufle derrière ce qui pourrait n'être que le fruit de son imagination.

À quoi bon?, serait-on tenté d'ajouter. L'auteur de L'Enfant d'octobre se retrouve avec un procès sur les bras: Christine Villemin, qui n'a pas du tout apprécié d'être transformée en personnage de fiction, a annoncé il y a quelques semaines qu'elle poursuivait Philippe Besson en justice.

Quelques jours plus tard, un téléfilm présenté comme une fiction, mais qualifié par Christine Villemin de document «criant de vérité», était diffusé sur France 3... Encore là, menace de procès. Mais cette fois, c'est une autre voix qui s'élève: celle d'une veuve, la veuve de Bernard Laroche, écroué en 1984 pour le meurtre de Grégory, puis remis en liberté en 1985... avant d'être assassiné par le mari de Christine Villemin, lui-même condamné en 1993 pour ce meurtre.

Ouf. Compliquée, l'affaire Villemin. Et Duras, dans tout ça? «Elle aura reniflé la mort, comme une chienne fière. Cela, on lui reprochera toujours. Avec raison, peut-être. Mais on ne pourra pas dire qu'elle aura mis la littérature à l'écart, qu'elle l'aura réduite à vivre en esclavage ou à être une parole infirme. Duras jette la littérature dans la Cité.»

Mavrikakis ajoute: «Elle sera bouffée tout rond.» Normal: «Duras en appelle à une acceptation du féminin féroce qui ne paierait pas sa dette au social et qui interrogerait les lois de la Cité en ne les respectant plus. Cette demande folle ne peut être entendue.»

Une demande folle, qui ne peut être entendue. Mais qui persiste, et signe. C'est peut-être ça, la littérature. Ça ressemble étrangement à ce qui se trame dans les livres de Catherine Mavrikakis en tout cas.

Collaboratrice du Devoir

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Sublime, forcément sublime Christine V.

Marguerite Duras précédé de Duras aruspice

Catherine Mavrikakis

Héliotrope

Montréal, 2006, 63 pages