Jean-Claude Lauzon, poète en herbe

La carrière trop tôt consumée de Jean-Claude Lauzon a laissé le cinéma québécois orphelin d'une oeuvre en devenir, dont on ne connaîtra jamais la couleur, imaginée en pure perte.

Homme de cinéma certes, et non des moindres... Il est pourtant un aspect jusque-là inédit du réalisateur de Leolo et d'Un zoo la nuit: Lauzon poète. Lacune que les Éditions Art global viennent de combler en publiant un recueil de poèmes écrits avant que le jeune surdoué ne touche à la caméra.

En 1976, Lauzon avait fait parvenir à son mentor André Petrowski ces poèmes, par ailleurs inégaux, mais dont certains étaient marqués du sceau d'une vraie inspiration. Les vers étaient accompagnés d'une lettre clôturée par ces mots: «Tu aurais voulu être poète / Moi je le suis / Sans rancune.» Voilà pour l'anecdote.

Ces poèmes sont précédés d'entretiens entre la journaliste Nathalie Petrowski et son père, qui replacent dans leur contexte les rapports orageux de Lauzon et d'André Petrowski. Celui-ci avait décelé avant tout le monde le talent du jeune rebelle en rupture avec la société, à travers ses réponses inspirées à un questionnaire reproduit dans ce livre. Il dirigea ensuite ses lectures, lui ouvrant les portes du vaste monde de la culture. Lauzon sauta des corridors de l'usine aux bancs d'université, avant de connaître la brève et fulgurante carrière que l'on sait.

Le jeune homme n'était pas, pour employer un euphémisme, d'un naturel commode, et les entretiens souvent éclairants entre Petrowski père et fille en témoignent. Mais on reste sous l'impression que le duo petrowskien a un peu récupéré à son profit la comète Lauzon, sans se courber pour laisser la parole au poète en herbe. C'est d'ailleurs sous leur double signature que Jean-Claude Lauzon, le poète est publié, alors que les vers de ce dernier occupent la majeure partie des pages. Le voici devenu sujet du livre plutôt que son auteur. Troublante bifurcation...

Comment ne pas trouver prémonitoires certains vers de Lauzon, appelé à disparaître dans un accident d'avion à 43 ans: «Mais ce soir encore je chante les mots / D'un ton toujours plus haut / Je n'ai plus peur d'en dire trop / Car je sais déjà que je vais m'évaporer trop tôt... »

La poésie de Lauzon, tantôt inspirée, tantôt facile, éclaire constamment son parcours d'artiste flamme, effrayé par le gouffre de la folie: «Dans ce boudoir / Ma langue qui peint / Les murs de sang inconnu / Suant la peur de m'y retrouver / Et la troublante folie / Fraîche ballerine blanche / Qui étourdit mes nuits / D'un tourbillon limpide / Mais pourtant maléfique.»

On salue au passage de magnifiques éclairs lyriques: «Je me suis pendu à un arbre / Sans pouvoir m'offrir en fruit.»

Une chose est certaine, ses poèmes permettent de mieux pénétrer la sensibilité de ce jeune créateur trop souvent caché sous une façade d'agressivité, qui se lézarde sous les vers, le livrant tel qu'en lui-même: écorché, brûlant, assoiffé, amoureux, terrifié, follement vivant.

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Jean-Claude Lauzon, le poète

André et Nathalie Petrowski

Éditions Art global

Montréal, 2006, 125 pages