Roman québécois - Un puzzle familial et halluciné

«Il était une fois, au fin fond du Témiscouata, une famille ensauvagée.» Il était une fois un père incestueux qui rugissait au nom de Yahvé, un médecin à la recherche de ses origines, une meute d'enfants fous. Dans cet arrière-pays de lacs et de montagnes du Bas-Saint-Laurent, entre fantastique et réalisme, Jean-Pierre April campe une étonnante fiction familiale mouillée à l'eau bénite.

Un soir de 1948, en pleine tempête de neige, trois enfants perdus semblent surgir de nulle part à la gare de Rivière-du-Loup. Qui sont-ils? Disciples de l'abbé Chiniquy, mahométans, rastaquouères, déserteurs oubliés ou consanguins? Le Dr Alexandre Paradis, «grand enfant perdu, blotti dans un rêve» et célibataire endurci, les recueille et les installe à son chalet d'été de Notre-Dame-du-Portage. Il engage aussi sa jolie et troublante nièce de seize ans, Vivianne, pour s'occuper d'eux et se met à les étudier, malgré les ragots, «selon les principes de l'observation scientifique».

Attiré depuis toujours par les confins du Témiscouata, l'homme en profite pour s'interroger sur certaines vérités cachées qui le concernent. Il a tout de suite compris que ces enfants, qui portent tous au cou le même étrange scapulaire, détiennent aussi la clé de son propre mystère... Il décide donc d'enquêter, de partir là-bas et de remonter du même coup aux sources de son enfance incertaine. Pour reconstituer le puzzle des paternités inavouables, des légendes et des intuitions, il prend le bois guidé par un braconnier qu'on appelle Poilu. «Depuis sa petite enfance, il avait toujours désiré enfoncer sa solitude dans la touffeur des bois, ainsi qu'un noble Malécite dans la vérité vierge de la forêt.»

Là-bas, dans un pays inexistant qu'on appelle Tchacabuse, officie un homme qui se fait appeler Raham. Un faux capucin créateur de monde, un escroc dégénéré et un illuminé puissant qui règne avec terreur sur sa descendance. Une sorte de Moïse Thériault avant l'heure à qui Yahvé aurait dicté un langage sacré pour qu'il puisse installer les siens «dedans le paradis du Témiscouata mangé par les mouches et la misère noire».

Alexandre y trouvera un garçon fou et bossu qui se mesure aux bêtes sauvages, une adolescente fascinée par les oiseaux, une petite bête retournée à l'état de nature qui s'offre à tous les hommes — à son père, à son frère, à tous ceux qui la prennent. La quête d'Alexandre Paradis trouvera son dénouement, on s'en doutait, en faisant voler en éclats le royaume de Raham.

Jean-Pierre April enseigne la littérature au Cégep de Victoriaville. Il est l'auteur de nombreuses oeuvres de science-fiction qui lui ont déjà valu une véritable reconnaissance critique. À coups de mots rares et de sonorités populaires, Jean-Pierre April déploie ici une galerie de personnages qui nous inspirent un mélange de répugnance et de fascination: faux prophètes, demi-dieux des forêts profondes, fous en liberté. Au-dessus d'eux, peut-être un peu trop pur, triomphe le héros de son roman. Mais l'auteur des Ensauvagés nous brosse le portrait d'un univers fascinant, empreint d'une sensualité brute et d'une fureur animale presque contagieuse.

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LES ENSAUVAGÉS

Jean-Pierre April

XYZ éditeur

Montréal, 2006, 360 pages