Le déboulonneur de mythes

Marcel Trudel
Photo: Jean-Philippe Rheault
Photo: Marcel Trudel Photo: Jean-Philippe Rheault

Marcel Trudel n'a pas peur des polémiques. Et ne craint pas de dire des choses qu'on n'aime pas entendre. Au cours de sa longue carrière, l'historien, qui aura bientôt 90 ans, ne s'est pas gêné pour vanter certains bienfaits de la Conquête anglaise, ou pour faire en 1955 la démonstration approfondie de la présence de l'esclavage en Nouvelle-France, notamment chez les curés et les évêques.

Plus récemment, dans les deux premiers tomes des Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, il s'est amusé à démonter le récit de Madeleine de Verchères et s'est moqué des habitants de la Nouvelle-France qui ont ajouté une particule à leur nom pour s'autodésigner aristocrates. Dans le troisième tome de cette série, qui vient de paraître dans les «Cahiers du Québec», chez Hurtubise HMH, il discrédite les revendications mohawks sur Kanesatake, fait un feu de bois de l'aura de Dollard des Ormeaux et tend à démontrer que les Canadiens français étaient effectivement en 1839 le peuple «sans histoire et sans littérature» qu'a décrit lord Durham. En effet, écrit-il, peu de gens s'y étaient intéressés à l'histoire et, en gros, la seule littérature qui y circulait était faite par et pour les Français de France.

«Je pense que les gens sont prêts à entendre ce genre de choses maintenant. Mais quand j'ai commencé ma carrière en 1945, il y avait des choses dont on ne pouvait pas parler, des idées qu'on ne pouvait pas répandre», dit-il.

Il s'intéresse aussi à une foule de détails captivants de la vie en Nouvelle-France, des queues de castors et de l'huile d'ours que l'on voyait dans l'assiette du colon jusqu'aux cartes à jouer qui se trouvaient dans son bas de laine en guise de monnaie. Il explique qu'aux temps de la Nouvelle-France, les Français parlaient mieux les langues amérindiennes que les Amérindiens le français, et qu'en fait Français et Anglais ont communiqué entre eux en langues amérindiennes jusqu'à la Conquête...

Au terme d'une longue carrière au cours de laquelle il s'est notamment démarqué par sa rigueur, Marcel Trudel a choisi de récupérer, par le biais de ces Mythes et réalités dans l'histoire du Québec, plusieurs sujets sur lesquels il a déjà prononcé des conférences. Dans ce troisième tome, il offre par exemple un portrait fascinant des deux solitudes dans lesquelles nous a confinés l'enseignement de l'histoire, respectivement chez les anglophones et les francophones du Québec. Ainsi, les anglophones persistent à apprendre que c'est John Cabot qui a découvert le Canada, alors que les francophones attribuent cette découverte à Jacques Cartier. «C'est qu'on ne s'entend pas sur le mot "Canada", explique l'historien. Ce qu'on appelait le Canada au XVIe siècle, c'est la région de Québec. Ce qui a ensuite été peuplé par les Canadiens français, c'est un Canada élargi. Quand les anglophones parlent de John Cabot, ils parlent du Canada d'aujourd'hui. Nous devrions nous mettre à leur place et déterminer qui y est arrivé le premier.» Or, on dit aujourd'hui que c'est l'Italien Giovanni Caboto, au service des Anglais, qui a le premier abordé les côtes de Terre-Neuve, même si en fait les Vikings y ont probablement mouillé l'ancre bien avant lui. «En histoire, on est toujours dans le doute», précise-t-il.

«Jacques Cartier est le premier explorateur à avoir remonté le Saint-Laurent», reconnaît-il cependant. Les disparités entre manuels scolaires francophones et anglophones à travers l'histoire ne s'arrêtent pas là. Alors que, dans un manuel intitulé Mon pays, publié en 1956, 1759 est désignée comme une «année funeste», au cours de laquelle «les Anglais s'acharnent sur leur proie», le manuel Canada in the World Today parle de 1763 comme «the wonderful year». Et la lecture d'événements comme la déportation des Acadiens, la direction du Canada-Uni ou l'affaire Riel se démarque radicalement selon que le manuel qu'on consulte est écrit en français ou en anglais.

Ici, donc, Marcel Trudel, qui a lui-même déjà collaboré dans les années 60 à l'élaboration d'un manuel unique, s'adressant à la fois aux francophones et aux anglophones, regrette la récupération de l'histoire à des fins politiques. Il déplore que, «pendant des générations, on [se soit] servi de l'histoire pour l'inculquer [«le séparatisme»] au lieu de faire de l'histoire un instrument équilibré de connaissances, une discipline de l'esprit».

Croit-il donc à une histoire qui serait détachée de toute considération politique, écrite à la lumière d'une objectivité absolue des historiens? «Les opinions sont assez partagées là-dessus. En général, on pense que l'historien doit se dégager de tout parti politique et religieux pour essayer autant que possible de faire une histoire neutre, même si "neutre" est un terme un peu galvaudé. Les historiens, en général aujourd'hui, essaient de se montrer le plus objectifs possible. Mais tout le monde reconnaît qu'on n'y arrive pas de façon absolue. On a une certaine formation, on a vécu dans une certaine société. Par conséquent, on n'arrive pas à enlever tous les vêtements qu'on a été obligé de porter.»

À ce sujet pourtant, Marcel Trudel constate que les choses avancent.

«Socialement parlant, il y a des sujets épineux que la population du Québec a fini par laisser tomber. On est moins sensible sur la question de la Conquête de 1760. On en parle moins, alors que l'on parle beaucoup de la souveraineté du Québec», dit-il. Dans ses écrits, et dès ses débuts comme historien, Marcel Trudel s'est d'ailleurs beaucoup intéressé à l'histoire sociale, plutôt qu'à l'histoire politique qui était jusque-là valorisée. Aussi n'épouse-t-il pas l'idée actuelle voulant que les Canadiens français s'étant illustrés aux États-Unis n'aient pas été reconnus à leur juste mesure par les historiens canadiens. Lorsqu'il était étudiant à l'Université Laval, il souhaitait s'intéresser à l'histoire sociale, à la vie quotidienne, alors que ses professeurs lui enjoignaient plutôt de s'intéresser aux grands explorateurs.

«Le fait est que les gens ne connaissent pas leur histoire, précise-t-il. Les historiens connaissent ces choses-là [la présence de Canadiens français dans une Nouvelle-France qui s'étendait alors jusqu'aux États-Unis] mais la foule n'est pas au courant.»

C'est dire que l'enseignement de l'histoire est perpétuellement à recommencer. Et c'est une autre bonne raison de lire ce livre.

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Mythes et réalités dans l'histoire du Québec

Tome 3

Marcel Trudel

Hurtubise HMH, «Cahiers du Québec»

Montréal, 2006, 208 pages