De la houppe à la mèche!

«C'est pô possible!», s'exclamerait Titeuf. Onze albums multipliés par 13 millions d'exemplaires en 26 langues, un mensuel (Tchô!, 95 numéros parus), une adaptation en dessins animés, des romans dans la «Bibliothèque Rose», des tonnes de produits dérivés: qui eût cru qu'une bande dessinée, si cool et si pissante soit-elle, obtiendrait un succès aussi délirant auprès de la génération du Playstation? Même Zep, le papa de Titeuf, invité-vedette du Salon du livre de Montréal, en est un peu ébahi. Rencontre.

C'était foutu, croyait-on au début des années 90. La bédé européenne semblait condamnée à vieillir (et à mourir) avec ses lecteurs vieillissants. Y avait plus qu'à leur fourguer des Astérix et des Lucky Luke de seconde zone, le génial Goscinny n'étant plus de ce monde pour fournir ses scénarios sans âge. Y avait plus qu'à leur faire acheter des Pixi, ces figurines de luxe pour vitrine de collectionneurs. Le marché jeunesse, les éditeurs y avaient pour ainsi dire renoncé, se contentant de recycler les Boule et Bill, Mafalda et assimilés: franchement, quels morveux prépubères, quels boutonneux d'ados lisaient encore des mots imprimés sur du papier, fût-ce dans des bulles, à l'ère du jeu vidéo?

C'est en 1992 que l'auteur suisse Philippe Chappuis, dit Zep (à cause de Led Zeppelin, passion précoce), propose son Titeuf, garçonnet à tête d'oeuf surmontée d'une longue mèche en forme d'épi (la houppe de Tintin au superlatif). Et se pète le pif aux portes des éditeurs. «J'arrivais au pire moment, de leur point de vue», convient-il volontiers, au lendemain de son arrivée à Montréal, de retour au Salon du livre où il était passé presque inaperçu il y a dix ans. «C'est pas faux de dire que les enfants ne s'intéressaient plus tellement à la bédé. Il y avait énormément de bédés adultes, on décryogénisait les vieilles gloires, comme Blake et Mortimer et Les Chevaliers du ciel, mais il n'y avait plus grand-chose pour la jeunesse, à part Boule et Bill. Je ne suis pas sûr que les enfants se retrouvaient encore à fond dans Boule et Bill.»

On l'imagine mal, mais Titeuf faisait peur en 1992. On n'avait jamais vu ça en bédé jeunesse: un gamin de fin de primaire qui parle exactement comme un gamin de fin de primaire, un peu con mais pas bête, comme un gamin de fin de primaire, trouvant drôle tout ce qui est caca, pipi, pet et vomi, comme un gamin de fin de primaire (propension que Zep décrit comme «une grossièreté jubilatoire commune aux enfants de toutes les époques»), tentant de comprendre le monde — divorce, amour et sida, terrorisme, hyperconsommation — avec les moyens d'un gamin de fin de primaire.

«Dans les bandes dessinées pour la jeunesse, on devait parler de choses marrantes et légères. Parler du sida, de la pollution, du nucléaire, du point de vue d'un enfant de neuf-dix ans, c'était encore inacceptable. Il y avait encore une pression de la part de l'Éducation nationale, qui continuait de croire que la bande dessinée abrutissait les enfants. Il ne devait pas y avoir d'armes à feu, pas de violence, pas de sexe, forcément. Et le français devait être absolument impeccable. C'est pour ça, à mon avis, que Goscinny a fait le Petit Nicolas en textes illustrés. En bande dessinée, au début des années 60, il n'aurait pas pu. Il y avait déjà une révolution dans le langage: faire parler un enfant avec une syntaxe d'enfant, c'était seulement acceptable en littérature.»

Glénat, éditeur alors spécialisé en bédé adulte, a finalement dit oui à Titeuf. Le succès n'a pas été fulgurant mais a dépassé les attentes, puis les ventes ont décollé pour ne plus atterrir, exponentielles. Le dernier-né, Mes meilleurs copains, a bénéficié d'un tirage initial de 1,8 million d'exemplaires. Avec le Kid Paddle de Midam, Titeuf a carrément ravivé le marché de la bédé jeunesse européenne, jugulant l'invasion des mangas japonais: ils ont même fait école, accueillant les nouveaux auteurs dans des mensuels à leur enseigne (Tchô!, pour la bande à Titeuf).

«Enfant, je lisais des hebdos, Mickey, Pif, un peu Spirou. J'avais envie de retrouver cette émotion, la hâte de lire le numéro suivant. En plus, ça permet d'essayer des trucs: on a réussi à imposer Captain Biceps comme ça. Pour beaucoup d'auteurs, qui n'avaient pas connu les belles années du Journal Tintin ou Pilote, il y a eu un phénomène d'appropriation. Tchô!, maintenant, ils y tiennent!»

Dans le préau de Titeuf

À quoi ressemble l'univers de Titeuf? Il n'est pas trop tard pour le découvrir. Ouvrons Mes meilleurs copains. Il y a le papa de Titeuf, qui a déniché un nouvel emploi et qui annonce un déménagement, ce qui met Titeuf dans tous ses états (il s'imagine arraché à la planète et errant dans l'espace). Dans la cour d'école — le préau —, il y a Manu, avec ses lunettes en fonds de bouteille et ses sandales, Hugo le gros, qui en sait plus long que les autres, Nadia aux lèvres pulpeuses, qui se rend même pô compte que Titeuf a le béguin pour elle («C'est pô juste!», se lamente-t-il dans sa langue de Titeuf), Jean-Claude et ses grandes dents, qui le font postillonner, Ramon qui fait rigoler tout le monde parce qu'il cause dans un français plus qu'approximatif, Puduk' qui ne sent pas bon (comme son surnom l'indique), Vomito qui... euh... n'a pas l'estomac solide, et le petit nouveau , Maxime, Africain et musulman.

Que font-ils? Manu et Titeuf tentent de s'épiler pour ressembler aux vedettes à peau «hyper douce» dont Nadia et ses copines raffolent. Manu, Titeuf et Hugo croisent un handicapé moteur et croient que c'est le fauteuil roulant qui est en panne. Dans «Frères de slip», tout le monde tire par le haut le slip de tout le monde. Maxime dit à Titeuf que la couleur de la peau dépend des gènes, et Titeuf se demande comment les gens peuvent être «racistes contre des gènes» aussi minuscules. Titeuf veut que tout le monde arrête de péter parce que les émissions de gaz réchauffent la planète, qui va être inondée, ce qui signifie pour Titeuf que la vieille maîtresse d'école aux nénés pendants va enseigner en bikini, d'où panique. Et ainsi de suite.

Rigolades, expérimentations, emmerdements et inquiétudes, voilà le quotidien de Titeuf. Et des enfants de son âge. «Il n'y a pas de décalage comme dans Peanuts ou Calvin & Hobbes, où on a un petit garçon dans une situation d'enfant mais qui philosophe comme un vieux sage. J'ai voulu retrouver avec Titeuf ce qu'on ressent vraiment à son âge. Une vraie candeur. Il n'a pas lu Kant, les filles lui foutent vraiment la trouille, la sexualité l'effraie, il est devant un monde de choses incompréhensibles qui l'inquiètent, il entend à la télé que la planète va péter, que les océans vont nous submerger, et il traverse tout ça avec l'aide de ses copains.» Le plus souvent, il comprend de travers et les gags naissent des malentendus. «C'est la beauté de la langue française. Qui prête beaucoup aux malentendus, je trouve.»

Plaisir supplémentaire pour les fadas de bande dessinée, Zep sème au hasard des planches des clins d'oeil à ses collègues (on aperçoit l'excellent Manu Larcenet dans une librairie de comics, un dessinateur de Tchô! dans un parc, etc.), ainsi que des hommages à ses maîtres: qui sait regarder trouvera Gotlib érigé en statue, avec «Saint-Marcel» gravé sur le socle. «Il est indétrônable. Le plus génial, c'est que maintenant, grâce à Titeuf, on se connaît. Il m'a offert une grande planche de Hamster Jovial, que j'ai dans mon atelier. J'ai aussi des dessins de Titeuf par Uderzo, Loustal, Tardi. Quand j'étais petit lecteur, je rêvais de faire le même métier qu'eux. Et maintenant, on se rencontre et ils me racontent le dessous des cartes, c'est extraordinaire!» Plus que les millions? «Oui, vraiment. Quand je suis avec eux, j'ai le regard de Titeuf.» Et presque la mèche.

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TITEUF

Tome 11: Mes meilleurs copains

Zep

Glénat

Grenoble, 2006, 46 planches