Savoir lire

Photo: Jacques Grenier

Dans Les Caves du Vatican, Gide déplore qu'il y ait «tant de gens qui écrivent et si peu de gens qui lisent». Depuis les années vingt, les choses ne se sont pas améliorées. Cette année, le salon du livre accueille 1450 auteurs vivants! Sans lecteurs, l'écrivain n'est rien. S'il est vaniteux ou âpre au gain, il souhaite charmer à la ronde, qu'importent les moyens. S'il est modeste et lucide, il se rappelle constamment que la lecture réelle est affaire d'exigence. À l'occasion du 29e Salon du livre de Montréal, il m'a paru intéressant d'interroger à ce propos trois lecteurs. Deux d'entre eux écrivent des livres, le troisième vit en littérature, mais autrement.

Si elle n'avait pas su lire
Nous sommes à quelques minutes de nous séparer. Louise Dupré laisse tomber: «Parfois je me demande ce que je serais devenue sans la lecture.» Dans son livre le plus récent, Tout comme elle, la romancière de La Memoria avoue lire surtout de la poésie. «Je trouve extraordinaire Pour un tombeau d'Anatole. Pour moi, c'est du grand Mallarmé, peut-être justement parce qu'il n'a pu terminer ce livre. Il ne fait pas de la littérature, ça n'a pas ce côté poli, léché, précieux que j'aime moins chez lui.»

Diriger des ateliers de création littéraire à l'UQAM, lisant de ce fait nombre de travaux soumis par ses étudiantes, ne l'empêche pas d'enrichir son écriture par ses lectures. L'habitude de lire lui est venue très tôt. Les contes de Perrault, les Mille et une nuits en versions accommodées pour la jeunesse l'ont conduite quelques années plus tard aux Pensées de Pascal et aux Fleurs du mal de Baudelaire. Dès ces années-là — elle a quatorze, quinze ans — la certitude de devenir écrivain.

Elle découvre Madame Bovary, lit L'Éducation sentimentale, s'aventure dans les contes et nouvelles de Maupassant. Mais c'est sa lecture des Petits Chevaux de TarquiniaI qui sera vraiment déterminante. «Je me souviens de ma fascination quand j'ai découvert Marguerite Duras. Pourquoi? Parce que, justement, elle allait à la rencontre de la douleur.»

Paraphrasant, sans le nommer, Montesquieu, elle estime que la lecture a changé sa vie. «Quand on lit, on est en compagnie de quelqu'un qui nous parle du plus profond de son intimité.» Elle ajoute: «Quand je ne lis pas, je vais moins bien.» Peu de choses l'émeuvent autant que de voir dans le métro une fille ou un garçon perdu dans un livre. Pour eux, une façon de poursuivre sans parler une conversation avec un auteur dont très souvent ils ne connaissent même pas les traits.

Elle qui a beaucoup pratiqué Jacques Brault, Italo Calvino, Danièle Sallenave, qui se nourrit de la fréquentation de poètes français comme Bernard Noël et Yves Bonnefoy, qui suit de très près la production des poètes québécois, avoue être particulièrement attirée par les textes qui font appel à un certain sens nostalgique de l'existence. Elle aime qu'un écrivain aille vers un lieu de folie, elle souhaite qu'il se rende dans des régions de son être où il découvrira l'inconnu, l'interdit. Ayant une connaissance de plus en plus approfondie de l'écriture féminine, elle préfère sans hésiter Duras à Simone de Beauvoir. La première la séduit par sa démarche vers la clarté, dans sa façon de pratiquer l'écriture comme moyen de découvrir l'indicible.

Louise Dupré n'a jamais craint que la lecture paralyse son écriture. La venue d'Internet, l'habitude des courriels à envoyer et à recevoir, le rythme même de la vie contemporaine lui paraissent parfois des obstacles à une pratique plus constante de la lecture. Laquelle s'accomplit dans le silence comme un acte religieux. Elle lit les pages littéraires des journaux, les revues consacrées aux livres, fréquente les librairies. Très peu attirée par les nouveautés dont on parle, elle a plutôt un faible pour les parutions qu'offrent de petits éditeurs aux tirages modestes.

Lire pour écrire

Dans son remarquable journal paru il y a cinq ans aux Presses de l'Université de Montréal, Le Sourire d'Anton, André Major prenait congé du roman. Cet adieu, que je ne souhaite pas définitif, n'est pas un adieu à la lecture.

André Major lit depuis l'enfance. Il se souvient d'une version allégée de L'Île au trésor de Stevenson, lue vers sa huitième année. Trois ans plus tard, il sera un habitué de la Bibliothèque municipale de la rue Sherbrooke, où il découvrira Jules Verne.

L'apparition du livre de poche français le mettra en présence d'auteurs pas toujours significatifs, mais aussi de Queneau et de Céline. Le Voyage au bout de la nuit le fascinera. Comme d'ailleurs La Métamorphose de Kafka, qui le poussera même à rater sciemment un examen en classe de versification.

Se voyant déjà journaliste, il lit goulûment, écrit un roman à quatorze ans qu'il envoie au Cercle du Livre de France. Pierre Tisseyre lui conseille d'écrire plutôt de la poésie. Deux autres tentatives romanesques suivent, qui ont le même sort.

Ce qui ne l'empêche pas de rêver de gagner sa vie en écrivant. Bernanos, Malraux sont alors des guides. Il relit Le Voyage au bout de la nuit une quatrième fois, fasciné par la vision pessimiste de l'existence de Céline et son style de narration proche de la langue parlée. Il aura un peu plus tard le même attrait pour Faulkner, dont Le Domaine lui paraît une réussite paralysante. Il y a Jacques Ferron, dont la personnalité et l'oeuvre lui servent de modèles. Non seulement André Major ne craint pas les influences littéraires, mais il estime que lecture et littérature vont de pair. Il cherchera à rencontrer Giono, qui a la mauvaise idée de décéder le jour de son entrée à Manosque.

Il estime que les années qu'il a consacrées au journalisme littéraire l'ont enrichi. Allant plus loin que les corvées dictées par l'actualité, il découvre des auteurs mal aimés, prend l'habitude d'étudier un auteur à fond, lisant tous ses livres disponibles, se mettant en quête de bouquins introuvables sur son oeuvre. Ainsi d'Emmanuel Bove, que peu connaissent.

Disposant d'une imposante bibliothèque, qu'il se refuse par défense naturelle de développer au-delà de limites raisonnables, il se défait de livres aimés mais dont il sait qu'il ne les relira pas. Les romans de Gide, par exemple, dont le Journal pourtant lui paraît précieux.

Ces dernières années, il a fait son miel d'ouvrages à caractère intime, journaux, carnets. Il est donc tout naturel qu'il ait un faible pour Léautaud ou Gombrowicz. Il en est de même pour Elias Canetti, qu'il a découvert grâce au Territoire de l'homme et dont il apprécie aussi bien les écrits de nature autobiographique que son grand roman Autodafé.

Cette fascination pour les ouvrages à caractère intimiste procède chez lui à une recherche exigeante. Il croit que l'auteur qui se prête sans fards ni désir d'esbroufe au jeu de la confession est tout aussi créateur que le romancier et le poète. L'écrivain alors n'a pas besoin de personnages et d'intrigue pour créer un monde. Son travail ressemble alors à celui du romancier. Le texte s'impose par le ton, par sa façon de voir le monde autour de lui et la manière qu'il adopte d'expliquer sa présence dans l'univers.

Major n'oublie jamais qu'il n'a pas fréquenté l'université. Attachant autodidacte, en vérité, dont la curiosité intellectuelle ne connaît pas de repos. Il a beaucoup lu, il lit sans hésiter les livres que des amis sûrs lui suggèrent.

L'homme couvert de livres

Ce n'est pas parce qu'il a été secrétaire exécutif du Parti Québécois, chef de cabinet adjoint de René Lévesque, secrétaire général de l'Office franco-québécois pour la jeunesse, qu'il a dirigé le Conseil de la langue française, qu'il a été éditeur de livres dans les secteurs universitaire et collégial que je fréquente Alexandre Stefanescu.

C'est tout bonnement qu'il est un ami. Nous unit, entre autres choses, une curiosité pour les livres. Alors que nous arrive le Salon que vous connaissez, il n'est pas mauvais d'évoquer la figure d'un homme pour qui la lecture est plus qu'un passe-temps.

Il fait partie de ceux qui fréquentent assidûment les librairies. Alexandre Stefanescu n'a que très peu de curiosité pour les best-sellers, les livres primés. L'intéressent bien davantage les bouquins qui lui parlent. Il se passionne pour la facture d'un livre, la façon dont il est écrit.

Il sait mieux que personne que si la littérature est affaire de sentiments, elle ne nous parvient qu'avec l'agencement de mots et de phrases. L'émotion, d'accord, mais aussi la manière. En lecteur généreux, il cherche sans insister indûment à faire partager ses découvertes. Ces dernières années, il a réussi à établir en quelque sorte le lectorat d'Henri Calet et de Rigori Stern.

Son passé professionnel inclinerait à penser qu'il penche tout naturellement vers les auteurs qui ont de la vie et des êtres une conception dite de gauche. Ce qui est vrai pour notre homme. S'il aime par-dessus tout Silone, Torga et Emilio Lussi, il sait cependant distinguer littérature et politique. Les positions sociales de ces auteurs, leur compassion devant la misère de la condition humaine, il les adopte sans hésiter. Ce qui ne l'empêche pas de faire son miel d'ouvrages de Montherlant, d'Antoine Blondin et d'avoir un faible marqué pour les écrits critiques de Kléber Haedens.

Lui qui s'est engagé à fond dans le projet politique québécois n'aura que très peu fréquenté la littérature du Québec. Des exceptions, quelques poètes: Jacques Brault, Gérald Godin, Roland Giguère, Alain Grandbois, Saint-Denys Garneau.

Lecteur assidu des journaux d'auteurs, des notes en marge, des tirages confidentiels, il va spontanément vers des auteurs dont ni les histoires de la littérature ni les médias ne parlent. L'air du temps, il s'en méfie. Trop souvent échaudé, il préfère aller aux livres qui lui paraissent ou essentiels, ou authentiques, quitte à se moquer de lui-même quand il s'aperçoit qu'il y a méprise. S'il lit sans vergogne des romans policiers étonnants, s'il estime que Junger, Saint-John Perse et Calet n'ont pas la place qu'ils méritent, il n'en célèbre pas moins Camus, Tchékhov, Cioran, auteurs justement célébrés.

Intarissable quand il aime une oeuvre, qu'il s'occupe à connaître à fond, il déplore une certaine médiocrité ambiante. Il devient même féroce quand il souligne les carences du monde de l'éducation, le désintérêt des médias pour la littérature.

Si j'étais éditeur, je chercherais à m'adjoindre un lecteur de sa qualité. Un Roumain, un Québécois de coeur, un amateur à la douce exigence, peut-on vraiment s'en passer? Pour ma part, non.

Collaborateur du Devoir