Entretien - Ouvrir une fenêtre sur le continent oublié

Lucie Pagé est depuis plus de 15 ans une ambassadrice passionnée de cette nouvelle Afrique du Sud, cédée gracieusement par Mandela à Thabo Mbeki en 1999.
Photo: Pascal Ratthé Lucie Pagé est depuis plus de 15 ans une ambassadrice passionnée de cette nouvelle Afrique du Sud, cédée gracieusement par Mandela à Thabo Mbeki en 1999.

Depuis plus de 15 ans, Lucie Pagé partage son quotidien entre Montréal et Johannesburg. De sa maison sud-africaine, la journaliste accumule les observations qu'elle couche sur papier lors de ses séjours au Québec, offrant ainsi ses yeux et ses oreilles à ses compatriotes québécois. C'est pour eux qu'elle avait écrit Mon Afrique, en 2001, et c'est encore pour eux qu'elle publie ces jours-ci Notre Afrique, afin qu'ils apprennent à leur tour à utiliser le «nous» pour parler du continent oublié.

Pauvreté, famine, sida ou violence extrême sont bien souvent les seuls éléments qui parviennent aux oreilles des Québécois, dénonce la journaliste-pigiste, interviewée il y a quelques jours en prévision du Salon du livre dont elle est l'une des invités d'honneur. «Je pense qu'il est important de faire voyager les grandes idées sud-africaines au Québec, au premier chef la réconciliation des races, qui reste le grand défi de la planète. On est en train de s'entre-déchirer et, pourtant, on a sous la main un exemple parfait d'un pays qui a réussi.»

La journaliste sait de quoi elle parle, elle qui a vu l'Afrique du Sud renaître avec l'avènement de la démocratie, en 1994. Depuis, on parle du «miracle sud-africain» partout en Afrique, une inspiration qui a du mal à voyager au-delà des frontières du continent. «Prenons l'exemple de George W. Bush, qui persiste à vouloir négocier avec tout le monde en Irak sauf al-Qaïda. C'est exactement le contraire de ce qui a été fait en Afrique du Sud par Nelson Mandela. Lui, il a été jusqu'à négocier avec les gars qui ont fait des barbecues avec ses amis!»

Comme le premier président de la nouvelle Afrique du Sud avant elle, Lucie Pagé croit fermement qu'une paix ne peut être durable que si toutes les parties sont réunies à la même table. «Aurions-nous eu un miracle sud-africain avec un George Bush? Évidemment pas!», lance la journaliste, qui souhaiterait que les décideurs s'inspirent davantage du modèle sud-africain. «Il est où le Mandela au Proche-Orient? Le moule est rare, mais le modèle est là, il est vivant, il faut s'en inspirer.»

Lucie Pagé est depuis plus de 15 ans une ambassadrice passionnée de cette nouvelle Afrique du Sud, cédée gracieusement par Mandela à Thabo Mbeki en 1999. Dans ses livres, on sent battre le pouls de la société dans laquelle elle habite à mi-temps avec son conjoint, Jay Naidoo. Cette proximité lui a permis de dresser un portrait saisissant des dignitaires comme des héros ordinaires qui ont donné à l'Afrique son nouveau visage, de son premier président, Nelson Mandela, au militant gai et musulman Zachie Achmat, en passant par cette jeune danseuse noire qui lui a inspiré son premier roman, Eva.

Un livre hybride

Comme Mon Afrique avant lui, Notre Afrique est un livre hybride qui tient à la fois du reportage, de l'essai et du témoignage. «Je cherche à répondre aux questions que les gens me posent en des termes simples et je ne prétends à rien d'autre», explique celle qui se dit d'abord journaliste. Alors pourquoi ne pas continuer à faire du reportage? «Parce que j'avais l'impression qu'il serait impossible de vider la question autrement», répond-elle tout de go.

Expliquer l'apartheid et sa fin est en effet un exercice qui peut paraître rébarbatif, même aux lecteurs les plus rompus aux questions africaines. «J'ai choisi d'écrire des livres parce que je crois que c'est le meilleur véhicule pour passer l'information que j'ai à passer en allant chercher les gens directement au coeur.» Et ça marche. Des gens qui ne s'étaient jamais intéressés à l'Afrique se sont soudainement pris d'affection pour les écrits de cette journaliste qui a trouvé l'amour à l'autre bout de la planète.

L'exercice littéraire est aussi une forme de thérapie pour Lucie Pagé qui reste partagée entre le Québec, où vit son fils aîné, et son pays d'adoption, qui lui a donné un mari et deux autres enfants. «Je pensais à un moment donné qu'il y aurait une fin, même les thérapeutes me le promettaient, mais il faut que j'accepte que ma famille soit toujours divisée entre deux continents.» Aujourd'hui, la relation à distance est beaucoup plus facile. «Maintenant, on a un numéro 514 à Johannesburg et on peut parler 24 heures par jour.» Heureusement, car Lucie Pagé ne voit pas de fin à sa relation intercontinentale. Notre Afrique, dit-elle, lui aura simplement permis de faire la paix avec son destin...

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Notre Afrique

Lucie Pagé

Libre Expression

Outremont, 2006, 256 pages