Conversations sauvages

L’anthropologue Serge Bouchard
Photo: Christine Lévesque
Photo: L’anthropologue Serge Bouchard Photo: Christine Lévesque

Il a observé le porc-épic et la loutre, le lynx et le lièvre. Il a sondé leurs peurs, leurs joies, leurs angoisses. Il en a fait un Bestiaire magnifique, des Confessions animales, illustrées par Pnina C. Gagnon, qui viennent d'être publiées aux Éditions du Passage.

Serge Bouchard le reconnaît d'entrée de jeu: il est animiste. Pour lui, les animaux et les objets ont une âme et une mémoire. Au point que ça lui cause des embrouilles avec les défenseurs de la pensée rationaliste et du monothéisme. «Je suis fasciné par la mémoire et le témoignage des objets du vivant, le témoignage du vivant des animaux», dit-il. Né sur l'asphalte et au pays des raffineries de pétrole, à Pointe-aux-Trembles, Serge Bouchard dit avoir très tôt développé cet amour des bois. «Tôt, j'ai eu une sorte d'appétit pour les régions sauvages», dit-il. Et, une fois devenu anthropologue, ses longs séjours auprès des autochtones, chez les Innus et chez les Cris, ont aiguisé son sens de l'observation. «Ils m'ont énormément apporté, enrichi, confirmé, Mais j'étais déjà comme ça quand j'étais petit», dit-il. Les Amérindiens ne sont d'ailleurs pas les seuls à avoir fait voyager leurs connaissances des animaux à travers la tradition orale. Nos propres ancêtres avaient encore, il n'y a pas si longtemps, de fort belles histoires à raconter à leur sujet. Mais selon Serge Bouchard, la Révolution tranquille québécoise a relégué aux oubliettes cette notion de territoire sauvage, de vastes espaces où les animaux seraient les premiers maîtres, avant l'homme.

Aujourd'hui, il vit principalement à Huberdeau, dans les Laurentides. C'est là qu'il a écrit ce Bestiaire, dans lequel il prend successivement la forme du loup, du caribou ou de l'orignal. Il faut dire que les histoires de ces animaux dorment en lui depuis des décennies, lui qui a beaucoup étudié la pensée humaine sur le règne animal. Il sait par exemple que tant les peuples de la Sibérie, de la Chine, que des Amérindiens d'Amérique ont vénéré l'ours, et que Mascouche, en langue algonquine, signifie petit ours. Mais à ces connaissances, il a ajouté une touche de poésie, s'est laissé aller à une écriture libre.

Par exemple, il écrit que, pour la loutre, la vie est un jeu, elle qui aime plonger son âme mouillée dans l'eau froide. «Un scientifique se demanderait: est-ce qu'elle s'amuse?» Serge Bouchard, lui, constate qu'elle s'amuse, c'est tout. «Tout m'est plaisir», lui fait-il dire. Qui sait, peut-être le lui a-t-elle dit?

Les Amérindiens, dit-il, ne se contentaient de trouver que les animaux étaient bons à manger. Ils trouvaient aussi qu'ils étaient «bons à penser». «L'une des faiblesses de la science, ajoute-t-il, c'est qu'elle peut nous décrire les arbres, mais en aucun cas ceux qui écrivent cela peuvent nous dire: "c'est le plus bel arbre", ou "celui-là est magnifique".»

Un bestiaire nord-américain

Autre particularité du Bestiaire de Serge Bouchard, il est totalement nord-américain, décrit les animaux sauvages qui peuplent la forêt boréale, des Laurentides au Labrador, et qu'on peut soi-même observer dans les bois, armé d'un peu de silence et de patience. «À Montréal, les jeunes connaissent mieux les animaux d'Afrique ou les dinosaures, qu'ils voient sur Internet et dans les films de Walt Disney», que ceux qui vivent pourtant à quelques kilomètres de chez eux.

Le Bestiaire de Serge Bouchard, offre aussi une petite initiation aux langues amérindiennes. On apprend par exemple que la mouffette a donné son nom à la ville de Chicago, puisque elle-même se nomme Shakaku, (prononcer Chakagou). «À cause de la mauvaise odeur de l'eau, un endroit dans la région fut baptisé Shakaku, c'est-à-dire puant comme la mouffette. Cet endroit allait devenir la célèbre ville de Shakago, eh oui, Chicago!» On apprend aussi que Canada signifie cabane en iroquois, peut-être en l'honneur du castor qui en construit.

Lorsqu'il fait l'étymologie des noms des animaux, Serge Bouchard cite généralement l'algonquin, la langue-mère qui a donné naissance à une foule de langues amérindiennes du nord de l'Amérique, qui sont parentes comme le sont entre elles les langues latines.

Et l'homme n'a pas la part belle dans ce Bestiaire dont il est résolument exclu. «L'homme est le plus méchant des animaux», affirme Bouchard. «On ne rencontrerait jamais un nazi dans la faune.» «C'est ce que les animaux pensent aussi», avance-t-il encore, sûr de lui. Dans son Bestiaire, le loup ne dit-il pas à l'homme: «Tu chantes une liberté que tu as échangée pour le confort de tes aliénations». «L'homme est un ours qui a mal tourné, conclut à ce sujet Serge Bouchard. Il est stupide et prétentieux.»

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Bestiaire, confessions animales

Serge Bouchard

Éditions du Passage

Montréal, 2006, 129 pages