Essai - Quelle est la mission de l'école?

La réforme pédagogique fait l'objet de multiples débats, renvoyant dos à dos les partisans des valeurs rassurantes de la pédagogie traditionnelle et ceux qui ne jurent que par l'innovation perpétuelle. En ce début du XXIe siècle, la pédagogie est en panne. Considérant les changements socioéconomiques et technologiques, quelle est maintenant la mission de l'école? L'épanouissement de l'enfant, la formation citoyenne, l'acquisition d'un savoir professionnel ou la maîtrise d'un savoir humaniste? Par le passé les pédagogues avaient des objectifs clairs, alors qu'aujourd'hui personne ne le sait au juste. C'est du moins l'avis du professeur et historien Georges Minois, auteur d'une trentaine d'ouvrages sur l'histoire de la culture occidentale, dont Le Culte des grands hommes (2005).

Après une brillante synthèse de l'histoire de l'éducation depuis l'Antiquité et une présentation des conceptions de l'éducation de 84 grands pédagogues de l'Europe occidentale, cet historien mène, dans Les grands pédagogues, de Socrate aux cyberprofs, une analyse décapante de la crise actuelle qui agite les milieux intellectuels. Il s'en prend aux grands pédagogues «qui bâtissent de toutes pièces une science pédagogique qui dissimule le vide de son contenu derrière un jargon incompréhensible et des théories aussi vaines que prétentieuses». La prolifération de théories concurrentes reflète la situation chaotique de la pédagogie actuelle et confirme la confusion concernant les objectifs de l'éducation.

Qui est le pédagogue?

Le pédagogue de l'Antiquité est avant tout un grand praticien, tel Socrate ou Abélard. Au Moyen Âge classique, l'enseignement scolaire et universitaire a des objectifs utilitaires: former des professionnels, surtout ecclésiastiques, pour le service du roi, et des gens de métiers pour le commerce et l'artisanat. Les pédagogues les plus réputés sont souvent des moines mendiants, auteurs de sommes colossales comme Albert LeGrand, Bonaventure ou Thomas d'Aquin. La pédagogie humaniste réhabilite la formation culturelle, sans négliger l'aspect moral de l'éducation. L'humaniste a le culte du savoir au service d'un idéal chrétien: Érasme, Montaigne, Comenius, Fleury, Rollin et les Jésuites. À la Réforme, le mouvement luthérien se montre favorable à l'éducation du peuple. Les divers courants protestants vont tous développer des systèmes éducatifs très performants, si bien que les pays du nord de l'Europe se dotent de systèmes propres à favoriser le développement économique alors que l'Europe méditerranéenne continue à privilégier les études littéraires latines et le mépris des métiers manuels.

À la contre-Réforme, le catéchisme sous la forme de dialogues, introduit par Calvin, est repris par les catholiques au Concile de Trente (1578). La rivalité entre catholiques et protestants a stimulé la recherche des méthodes les plus efficaces. Le XVIIe siècle voit un immense effort d'éducation; les ouvrages de pédagogie se multiplient car on est convaincu que l'ignorance est la cause de tous les maux. Plusieurs ordres religieux issus de la contre-Réforme se spécialisent dans l'enseignement; «les jésuites les surclassent tous par leur nombre, leur organisation et la qualité de leur enseignement». Les 521 collèges jésuites de l'Europe occidentale sont les fers de lance de la contre-Réforme.

Au siècle des Lumières, jusqu'à la Révolution française, les intellectuels français discutent de pédagogie, malgré l'immobilisme du système. C'est l'expulsion des jésuites en 1762, l'année où l'Émile est publié, qui va ouvrir le grand débat sur l'éducation. On élabore des plans de réforme scolaire très audacieux; celui de Condorcet est le modèle le plus achevé. Après 1880 et jusqu'en 1950, avec l'instruction de masse, l'ère de la pédagogie romantique se termine pour céder la place à la pédagogie scientifique.

À la fin du XIXe siècle, à l'apogée de l'esprit positiviste, la science apparaît comme le seul moyen de résoudre les problèmes sociaux; c'est le grand essor des sciences humaines: l'éducation devient l'affaire des psychologues et des sociologues.

Abordant ce «mirage d'une pédagogie scientifique», l'auteur ajoute, à propos des débuts de la pédagogie expérimentale et de la didactique, que «ces expériences débouchent rarement sur des applications concrètes à grande échelle et dans leur désir de faire de la pédagogie une science, les pédagogues ont de plus tendance à s'isoler des véritables problèmes de l'éducation de masse, à élaborer un vocabulaire pseudo-scientifique et à ériger des chapelles rivales».

Démocratisation et modernisation

Depuis le milieu du XXe siècle, le mirage de la pédagogie scientifique commence à se dissiper. Des plans sont élaborés dans les années 1950 et 1960. On veut démocratiser et moderniser, ici comme ailleurs, la pédagogie et l'adapter à la société marquée par la croissance économique sans précédent de l'après-guerre. Mais assez vite, le constat d'échec s'est imposé. Depuis l'explosion de mai 1968, les réformes se succèdent: le système français court après l'évolution de la technologie et des moeurs. Georges Minois décrit ainsi cette crise profonde qui alimente des critiques radicales du système éducatif et de la pédagogie actuelle: «L'enfant qui a accès directement à une technologie ludique et sophistiquée échappe aux éducateurs traditionnels, qui ne sont plus les sources du savoir et de l'autorité, alors que le cadre scolaire a été construit à une époque où l'enseignement était bâti sur l'autorité et la transmission des connaissances par des maîtres utilisant le prestige de la parole et privilégiant une culture littéraire classique.»

Minois présente quelques critiques radicales du système éducatif (Bourdieu, Illich, Onfray). Puis il passe en revue les fausses pistes empruntées pour tenter de sortir de cette crise profonde. Il reprend le point de vue de Luc Ferry contre toutes les pédagogies modernes qui tendent au ludique: «Il faudra bien un jour remettre en question la "rénovation pédagogique" selon laquelle il faudrait "motiver" les élèves avant de les faire travailler. C'est l'inverse qui est vrai: on ne s'intéresse vraiment qu'à ce à quoi on a beaucoup travaillé, souvent, c'est vrai, en commençant par la contrainte.»

Finalités de l'école

Les finalités de l'école varient d'un pays à l'autre: l'école scandinave donne la priorité à l'épanouissement de l'enfant. L'auteur déplore que de nombreux pays adoptent aujourd'hui le modèle finlandais sans sélection, sans redoublement, sans examen et sans compétition, où l'enseignant délègue le plus possible de responsabilités aux élèves et où «le développement des compétences est préféré à celui des connaissances». Ce système, largement défendu par l'OCDE, a pour valeur essentielle l'efficacité. L'auteur regrette que la pédagogie ne se construise plus en fonction d'un type idéal d'homme et de femme: «Aujourd'hui prime non plus le contenu, mais la forme: ce qui compte, c'est de former des individus performants, souples, adaptables, mobiles et autonomes. On ne s'impose plus par sa culture mais par sa capacité d'adaptation alors que, selon notre auteur, "ce dont souffre le plus l'éducation européenne, c'est d'un déficit de culture". La pédagogie aujourd'hui semble victime non seulement du culte de l'innovation, mais des intérêts économiques. Il dresse un tableau assez sombre de la crise de la profession enseignante "déstabilisée par des réformes à répétition, présentées à chaque fois comme des solutions infaillibles avant d'être abandonnées".»

Après avoir décrit l'évolution des conceptions des «grands pédagogues» à travers les siècles, Minois constate qu'«étrangement, les théories pédagogiques les plus prestigieuses sont en même temps les plus irréalistes et ont toutes comme caractéristiques d'être inapplicables à l'échelle de l'éducation de masse. Cela est vrai de Montessori aussi bien que de Sommerhill. Pour les enfants ordinaires, il faut se référer à des pédagogues plus modestes, mais plus utiles, du type Rollin ou Durkeim.» Ce survol de vingt siècles de réflexions et de débats sur l'éducation nous rappelle que les trois objectifs de toute éducation, à savoir moral ou éthique, culturel et utilitaire, seront toujours en tension. Les pédagogues ont toujours été divisés tant sur le contenu de l'éducation que sur les méthodes.

Collaborateur du Devoir

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Les grands pédagogues, de Socrate aux cyberprofs

Georges Minois

Éditions Louis Audibert

Paris, 2006, 373 pages