Essais - Le renouveau de la philosophie politique

Le renouveau de la philosophie politique aujourd'hui est aussi sensible dans le monde francophone, traditionnellement continental, que dans le monde anglophone, plus influencé par la pensée analytique. Plusieurs facteurs convergents contribuent à l'expliquer, notamment l'urgence d'un questionnement sur la démocratie, dont toute l'institution évolue désormais sous la pression du pluralisme culturel. Le reflux du marxisme, qui structurait depuis les années soixante une partie importante de la réflexion, a permis de dégager un espace où se déploie à présent une recherche sur plusieurs problèmes qui avaient été refoulés durant presque tout le vingtième siècle. Pensons seulement à la doctrine du contrat social, à la place de la rationalité dans la délibération, aux discussions passionnées qui opposent les républicains libéraux aux communautariens. La «société des identités», pour reprendre la riche expression de Jacques Beauchemin, exige maintenant un approfondissement des conditions du politique et on voit émerger un nombre imposant de propositions sur la citoyenneté, la démocratie délibérative en même temps qu'un retour sur des questions traditionnelles comme la liberté et l'égalité.

Dans son excellente introduction à cet ouvrage collectif, qui recueille des travaux de jeunes chercheurs des universités de Rennes et de Montréal, Emmanuel Picavet insiste sur un fait essentiel: le débat de la philosophie politique est aujourd'hui un débat mondial et il émarge à l'évolution constante de la démocratie représentative. Le risque d'une immersion aveugle dans des problématiques tributaires de situations particulières ne doit jamais être sous-estimé: la philosophie politique conserve un projet universel, elle ne peut se réduire à l'analyse des circonstances. L'entreprise de John Rawls, pour ne citer qu'une des plus importantes, se situe au-delà de la seule évolution de la démocratie occidentale, même si ses critiques n'ont cessé de lui reprocher le contraire.

Les proximités par ailleurs indispensables avec les travaux des sciences humaines imposent également leur lot de contraintes: l'exemple fourni par les travaux de l'économiste Amartya Sen sur les inégalités montre assez comment la philosophie politique est souvent déterminée de l'extérieur par l'étude des faits. La multidisciplinarité est jusqu'à nouvel ordre à l'agenda.

Comprendre la citoyenneté

Les jeunes chercheurs rassemblés ici présentent, chacun de leur côté, un exposé synthétique relatif à un champ particulier: cet effort de synthèse est d'autant plus utile que personne ne peut prétendre aujourd'hui maîtriser l'ensemble et la demande publique de compréhension du champ politique est plus forte que jamais. Le citoyen informé veut comprendre, souvent à l'occasion d'un problème très concret, la discussion des principes en cause dans la société où il agit et délibère. Prenons l'exemple de la réflexion sur la mondialisation dite «néolibérale». On peut se demander ce qui, dans la doctrine même de la démocratie, permet d'espérer une résistance aux déstructurations en cours. Une réflexion sur la citoyenneté et sur l'identité permet d'aller plus loin, et on trouvera ici quatorze essais qui sont autant de points d'entrée dans le questionnement contemporain. La plupart du temps, ce questionnement est porté par des philosophes devenus avec le temps les penseurs phares de la discipline, comme, par exemple, Michael Walzer ou Jürgen Habermas, mais on rencontrera dans ces essais plusieurs figures moins connues en langue française et très stimulantes, comme Richard Bellamy ou Joseph Raz. Chaque essai est complété par une brève bibliographie introductive.

Les auteurs ont favorisé une approche pédagogique, ce qui fait de ce livre un outil de première importance pour les profanes. Des études sur la méthode historique (notons au passage un texte bref et lumineux d'Alexis Lapointe sur Skinner et Koselleck) côtoient des exposés sur des recherches de nature fondamentale, comme la réflexion de Ludovic Chevalier sur les méthodes contractualistes et la fondation du politique. Particulièrement pertinent, l'exposé de David Lefrançois sur la formation civique rend compte des efforts très riches pour penser ce que devrait être une éducation à la citoyenneté dans nos sociétés pluralistes. Quelle conception de la citoyenneté peut en effet soutenir un projet d'éducation civique? Comparant le modèle républicain et le modèle libéral, l'auteur nous conduit vers une troisième voie, empruntée à une théorie de la délibération. Le marxisme dit «analytique» n'est pas laissé pour compte, avec un essai intéressant de Fabien Tarrit sur les travaux de G. A. Cohen.

La philosophie politique, comme l'éthique, repose sur une longue tradition dont elle ne cesse d'approfondir l'étude. Hobbes, Machiavel, Rousseau demeurent des auteurs lus et réinterprétés, et le lecteur verra ici comment leur oeuvre ne cesse d'intervenir dans l'évolution de la réflexion contemporaine. Notons également l'importance de deux contributions sur la doctrine de la guerre juste et sur l'imputabilité des crimes de guerre, un domaine essentiel alors que la réflexion sur la justice pénale internationale atteint le seuil critique d'une institutionnalisation dans un tribunal. Des livres de ce genre devraient se multiplier, le lecteur citoyen ne peut que profiter de l'assemblage de ces essais courts, vifs et qui vont droit au but.

Collaborateur du Devoir

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Le politique et ses normes

Les débats contemporains en philosophie politique

Ludovic Chevalier (sous la direction de)

Presses universitaires de Rennes, «L'univers des normes»

Rennes, 2006, 202 pages