Beaux livres - André Biéler et la quête de l'équilibre

André Biéler, octogénaire avancé, dans son atelier de Kingston, Ontario.
Source: Jacques Baylaucq
Photo: André Biéler, octogénaire avancé, dans son atelier de Kingston, Ontario. Source: Jacques Baylaucq

Encore peu connu au Québec malgré deux rétrospectives ces dernières années au Musée national des beaux-arts du Québec et un documentaire intimiste de son petit-fils, le cinéaste Philippe Baylaucq (Les Couleurs du sang - 2000), le peintre et graveur André Biéler (1896-1989) sort peu à peu de l'ombre.

Les Presses de l'université Laval viennent en effet de publier la première édition française de la biographie de référence que lui consacrait en 1981 la conservatrice Frances K. Smith, intitulée André Biéler: un artiste et son époque. Cet ouvrage, qui fait plus du double de l'édition originale en anglais, a été enrichi par Philippe Baylaucq d'une iconographie considérable, et complété par un texte de l'historien d'art David Karel, qui jette un nouvel éclairage sur l'oeuvre de Biéler, ainsi que par un nouveau chapitre sur les dernières années de l'artiste rédigé par son fils Ted.

L'oubli relatif dans lequel est tombée l'oeuvre d'André Biéler au Québec tient sans doute au fait que, invité à enseigner les arts visuels à l'université Queen's de Kingston, en Ontario, dès 1936, il s'installa là-bas définitivement et ne revint au Québec que de temps à autre pour se ressourcer et réaliser quelques oeuvres de commande, dont la superbe murale sur panneaux d'aluminium du centre administratif de l'Alcan, à Shipshaw, au Saguenay.

Tout en se rangeant lui-même résolument du côté des «modernistes», et bien qu'ayant fréquenté à Montréal au début des années 30 des artistes alors d'avant-garde comme John Lyman, J. Y Jackson et Edwin Holgate, Biéler fut plus tard soit ignoré soit jugé un peu vite par ses cadets plus audacieux (automatistes ou abstraits) comme un traditionaliste presque aussi «dépassé» que Rodolphe Duguay ou Clarence Gagnon. Il est vrai que ses tableaux et ses gravures, jusqu'au milieu des années 40, ont des relents de régionalisme, inspiré d'un long séjour à l'île d'Orléans, et témoignent d'un attrait sans honte pour le décoratif, hérité de son apprentissage de muraliste en Suisse.

Un parcours atypique

André Biéler eut un parcours plutôt atypique. Né en Suisse de parents francophones protestants qui émigrèrent au Québec en 1906, il dut faire ses études à Montréal en anglais, ce qui devait le prédisposer à fréquenter surtout le milieu ar-

tistique anglophone, hormis quelques francophones bilingues comme Jean Palardy ou Marius Barbeau. Blessé et gazé durant la Première guerre mondiale, Biéler souffrit toute sa vie d'un asthme permanent qui l'amena toutefois à se surpasser pour surmonter sa souffrance. Il étudia l'art dans des écoles modernistes aux États-Unis puis en Europe, notamment auprès de Maurice Denis et de Paul Sérusier à Paris.

Après avoir été initié à l'art de la fresque par son oncle Ernest Biéler en Suisse, il revint en 1926 au Québec où il se réfugia durant plusieurs années chez les habitants de l'île d'Orléans, dont il partagea le quotidien: ces gens humbles évoquaient pour lui le monde primitif et intouché si cher à Gauguin. Son séjour à l'île d'Orléans ainsi que dans Charlevoix et en Gaspésie, où il réalisa des centaines de croquis et de tableaux, le marquera toute sa vie: il aimera toujours par-dessus tout peindre la vie rurale québécoise, et les gens plutôt que les paysages, gardant ainsi ses distances avec l'esthétique du Groupe des sept. Même durant les dernières années de sa vie, il superposera sur des compositions abstraites des scènes figurant le travail manuel dans les fermes.

Rentré à Montréal en 1930, il prendra partie pour l'art moderne contre les peintres académiques. Il travaillera aux côtés d'artistes comme John Lyman, Goodridge Roberts, Fritz Brandtner, Frank Scott et Jori Smith, considérés comme les premiers messagers de la modernité au Québec. En déménageant en 1936 à Kingston, il transportera avec lui cet idéal de modernité et tentera de le mettre en pratique dans son enseignement, puis dans sa bataille pour faire reconnaître le rôle de l'artiste dans la société. Biéler mettra ainsi sur pied la Conférence de Kingston, qui réunit en 1941 quelque 150 artistes, tant de l'Ouest que de l'Est du pays, qui décidèrent la création d'une Fédération des artistes canadiens, présidée par Biéler. Cette organisation jettera les bases de ce qui deviendra en 1957 le Conseil des arts du Canada. Dans son texte d'introduction, David Karel souligne cependant que «les grands défenseurs francophones du modernisme [furent] les grands absents de la Conférence de Kingston», qui se déroula entièrement en anglais. Ce qui explique en partie pourquoi sa vision d'un art national «canadien» respectant les diversités régionales eut beaucoup moins d'écho dans les milieux d'avant-garde au Québec qu'ailleurs au Canada.

Bien que très sollicité par ses tâches de militant et d'enseignant, Biéler continua jusqu'à la fin de sa vie à créer, explorant sans cesse de nouvelles techniques (gravure en relief, sculpture) et recourant à des couleurs toujours plus lumineuses, des formes toujours plus souples et abstraites.

La mise à jour de l'ouvrage de Frances K. Smith permet au lecteur francophone de se familiariser avec l'oeuvre méconnue d'un artiste engagé et complexe, qui a cherché toute sa vie à concilier tradition et modernité, figuration et abstraction, régionalisme et culture urbaine, dans une quête continuelle d'équilibre et d'harmonie.

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André Biéler

Un artiste et son époque

Frances K. Smith

Nouvelle édition conçue et dirigée par Philippe Baylaucq

Traduction de Rachel Martinez

Les Presses de l'Université Laval

Québec, 2006, 392 pages

(DVD Les Couleurs du sang compris)