Écrire sous les bombes: la fonction sociale de l'art

Il y a 12 ans, le journal de cette petite Bosniaque de 13 ans prisonnière de la guerre, dans une cave humide de Sarajevo, avait attiré l'attention du monde entier sur son sort. Aujourd'hui, la guerre est terminée en Bosnie, et Zlata Filipovic a 26 ans. Grâce à son journal, qui lui a permis de sortir de Sarajevo, elle vit à Dublin et a étudié à Oxford. D'autres enfants, ailleurs dans le monde, sont traqués quotidiennement par les missiles et les obus, y perdent des parents, des amis, des frères. À son tour, elle a voulu leur donner une voix: elle a dirigé le livre Paroles d'enfants dans la guerre, publié par les éditions XO. Elle sera à Montréal pour le Salon du livre, le week-end prochain.

Mardi 20 mars 2003, la guerre commence en Irak. Les nuits de la jeune Hoda Thamir Jehad, 18 ans, deviennent des cauchemars. Les combats éclatent en pleine nuit. À l'aube, elle entend le hurlement d'une voisine. Plus tard, elle apprendra qu'elle a été victime de la balle américaine d'un sniper. La jeune Hoda dira pourtant que les Irakiens vivent le plus beau jour de leur vie avec l'arrestation de Saddam Hussein. Ce qui ne l'empêche d'avoir cette réflexion: «La joie d'être débarrassés d'un affreux dictateur a des limites.» Plus tard, en 2004, elle se rend bien compte que la paix ne vient pas pour autant, que «tout le monde agresse tout le monde», que les ressources archéologiques du pays sont pillées. Les efforts pour reconstruire des écoles, des édifices gouvernementaux, des hôpitaux, sont réduits au minimum, écrit-elle. Pour elle, la mort, même de personnes proches, est désormais quotidienne, et l'avenir est hypothéqué.

Paroles d'enfants dans la guerre regroupe les témoignages d'enfants de différents âges ayant vécu la guerre. Certaines de ces guerres sont terminées —la Première Guerre mondiale et la Seconde Guerre mondiale, la guerre du Vietnam —, mais d'autres se poursuivent aujourd'hui encore, celle qui oppose Israël et la Palestine et celle qui a lieu en Irak notamment.

Le projet a vu le jour grâce à la collaboration de Zlata Filipovic et de Melanie Challenger, qui a adapté le Journal d'Anne Frank pour l'opéra. Ensemble, elles ont cherché dans les archives, dans les musées, dans les universités, dans Internet, elles ont utilisé le bouche-à-oreille pour rassembler ces journaux d'enfants d'hier et d'aujourd'hui.

Affronter le destin

Les enfants qui vivent la guerre, «perdent leur existence, ils perdent leur enfance», dit Zlata Filipovic. Le vol de leur jeunesse les rend plus durs, plus mûrs. Car la guerre chez les enfants, c'est surtout une ambiance, du bruit, des gens qui disparaissent, des cadavres. «Presque tout ce que j'aimais est en train de disparaître, écrit l'Israélienne Shiran Zelikovitch, l'amusement, la joie de vivre et les valeurs même de la vie.» Puis, vient l'expérience de la survie.

«La guerre, cela devient quelque chose d'extérieur et de très fort. Après un certain temps, on ne comprend plus pourquoi ça se passe. On comprend qu'il faut survivre, trouver de la nourriture, de l'eau et attendre que cela se passe. Il y a aussi un fort sentiment d'impuissance», dit-elle.

Les enfants qui témoignent dans Paroles d'enfants dans la guerre ont des stratégies différentes pour affronter le destin. Certains, comme la Russe Nina Kosterina, iront mourir au front. D'autres apprendront à vivre dans un pays d'exil.

«Ce que je constate dans les différents journaux, c'est que ces enfants ne sont pas très en colère, poursuit Zlata Filipovic. Ils ont tous des plans pour l'avenir. Ils veulent devenir écrivains ou journalistes. Il y a ce désir positif pour l'avenir.»

Mais ces Paroles, si émouvantes qu'elles soient, ne témoigneront jamais que de l'expérience d'une fraction de la population. Restent silencieuses, dans le fracas de la guerre, toutes les voix de ceux qui n'ont pas le temps ou qui ne savent pas écrire, dont ce n'est pas la tradition, et pour qui le journal intime ne sera jamais le nécessaire «refuge contre la folie».

«Ainsi a-t-il été extrêmement difficile de dénicher des journaux intimes en Afrique, en Amérique du Sud, et aussi parmi des groupes ethniques comme les Indiens d'Amérique, les Aborigènes ou les Maoris, bien que les conflits et les persécutions jouent hélas un rôle important dans les histoires de ces peuples», écrit Zlata Filipovic en introduction.

Melanie Challenger témoigne pourtant du rôle crucial que ces journaux jouent dans la vie des gens qui subissent les guerres. C'est, dit-elle, la fonction sociale de l'art, comme la définissait Walter Benjamin. Elle rappelle d'ailleurs la rédaction de Vedem, journal de poésie fondé par un groupe de jeunes garçons au camp de concentration Terezin, «dont les voix ont continué à s'élever bien après que les nazis aient envoyé leurs auteurs vers une mort anonyme». C'est un peu ça, l'espoir. C'est beaucoup ça, la liberté.

***

Paroles d'enfants dans la guerre

Zlata Filipovic, avec Melanie Challenger

Traduit de l'anglais par Arlette Stroumza

XO éditions

Paris, 2006, 465 pages