Camille Laurens en question

Camille Laurens
Photo: Agence France-Presse (photo) Camille Laurens

Camille Laurens adore poser des questions. C'est pour ça qu'elle écrit. Mais attention, prévient l'auteure de Dans ces bras-là, prix Femina 2000 et traduit en près de 30 langues: «La littérature est là davantage pour poser des questions que pour donner des réponses.»

Dans son nouveau roman, Ni toi ni moi, elle demande: «Vous trouvez normal, vous, que l'amour passe? Qu'il ne fasse que passer? Il est là, puis il n'y est plus: vous avez une explication?»

Non, pas d'explication, pas de réponses toutes prêtes dans Ni toi ni moi. Le livre raconte la fin d'un amour. Un amour qui, à peine commencé, est déjà fini. Pourquoi? Que s'est-il donc passé?

L'amour, c'est le sujet de prédilection de cette écrivaine française, invitée d'honneur de l'édition 2006 du Salon du livre de Montréal. C'est son terrain d'enquête préféré. Déjà, Dans ces bras-là s'interrogeait sur la différence sexuelle. Qu'est-ce qu'un homme? demandait Camille Laurens.

Ce n'est pas pour rien qu'on a dit de ce livre qu'il avait été écrit par une femme qui aime les hommes: l'auteure rendait hommage à la masculinité. Nonchalamment, en entrevue, elle laissait d'ailleurs tomber ceci: «Ce qui m'attire chez un homme, c'est que c'est un homme!»

Qu'est-ce donc au juste que l'amour? C'est la question sous-jacente au roman qui a suivi, intitulé justement L'Amour, roman. En exergue, on pouvait lire cette citation de La Rochefoucaud: «Il est du véritable amour comme de l'apparition des esprits: tout le monde en parle, mais peu de gens en ont vu.»

Le moins qu'on puisse dire, c'est que Camille Laurens a de la suite dans les idées. Après «qu'est-ce qu'un homme?» et «qu'est-ce que l'amour?»: qu'est-ce que le désamour?... Elle a pour ainsi dire foncé dans le mur. «Mes trois derniers romans sont liés; il y a une sorte d'approfondissement, mais dans le sens d'une douleur plus grande: Ni toi ni moi creuse du côté de là où ça fait mal.»

C'est une citation du psychanalyste Jacques Lacan qui ouvre son nouveau roman: «Qu'est-ce qu'un homme pour une femme? Son ravage.»

Les hommes sont loin d'avoir le beau rôle dans Ni toi ni moi. La romancière de 49 ans aurait-elle changé son fusil d'épaule? «J'essaie de saisir quelque chose qui serait une essence de l'amour au masculin. Je me demande: pourquoi les hommes ont peur des femmes? pourquoi le repli est une grande caractéristique masculine? Ce n'est pas systématique, bien sûr, mais les femmes sont portées à être plus volontaires dans l'amour. Pourquoi? Pourquoi sont-elles plus dévastées ensuite? J'essaie de trouver des pistes.»

Parmi ses pistes privilégiées: la littérature. Les livres de Benjamin Constant, en particulier. Son roman Adolphe, pour commencer. Par un effet de miroir, ce livre renvoie à la trame de fond de Ni toi ni moi. Un homme séduit une femme qui d'emblée lui résiste; quand elle cède, il se désintéresse d'elle. Pourquoi?

Adolphe a beau avoir été écrit au début du XIXe siècle, il y a dans ce roman quelque chose d'intemporel, selon Camille Laurens. «Ce qui nous différencie des hommes est posé là. C'est elle qui meurt d'amour, alors que c'est lui qui lui a fait la cour. Au début, elle est méfiante, mais elle y va. Et puis quand elle y va, elle signe son arrêt de mort. Pourquoi?»

Marguerite Duras fait aussi partie des auteurs auxquels fait référence Camille Laurens dans Ni toi ni moi. «La mélancolie des femmes dans ses livres, dans ses films, dans India Song en particulier, ça me frappe. Je me demande si c'est quelque chose de plus féminin.» Mais, encore là: «Je n'ai pas trouvé de réponse.»

Au fur et à mesure que la narratrice de Ni toi ni moi décortique l'échec de sa trop brève liaison amoureuse, elle en vient à se questionner sur sa responsabilité à elle. Sur sa propre incapacité à aimer. Si, chez elle, tout comme chez lui, cette incapacité était liée à une blessure d'enfance? Elle en vient même à penser que «l'amour n'est peut-être rien d'autre que d'arriver à partager avec quelqu'un son impossibilité.»

Camille Laurens ne s'en cache pas: «C'est une histoire très autobiographique que je raconte dans Ni toi ni moi. Le paysage mental et émotionnel du livre, c'est le mien, tout à fait.»

N'empêche qu'elle a pris quelques précautions. A changé quelques noms. Ajouté des éléments de fiction. Chat échaudé... «Je n'ai pas envie d'être menacée d'un procès chaque fois que j'écris.»

Parce qu'elle revenait sur leur relation de longue date et sur leur rupture définitive dans L'Amour, roman, son ex-mari, nommément identifié dans le livre, en a demandé la saisie. En vain.

Ce n'était pas la première fois que Camille Laurens avait des démêlés avec la justice à cause de ses écrits. Philippe, paru en 1995, lui avait valu d'être poursuivie par un gynécologue. Elle racontait dans ce petit livre bouleversant comment, à cause d'une négligence médicale, son premier enfant est mort à la naissance. Le gynécologue en question a perdu son procès mais a obtenu que son nom soit retiré de l'ouvrage.

L'écrivaine a beau être sortie la tête haute des deux poursuites intentées contre elle, elle n'en demeure pas moins ébranlée: «C'est comme une épée de Damoclès. Je crains chaque fois les réactions, les procès.»

Elle dit perdre un temps fou, quand elle écrit, à se demander si elle a le droit. Le droit de dire telle chose, telle autre. Tant pis. Pour elle, pas moyen de faire autrement: «J'écris à partir de ma vie.»

Chose sûre, les livres de Camille Laurens posent de vraies questions.

Collaboratrice du Devoir

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Ni toi ni moi

Camille Laurens

P.O.L

Paris, 2006, 376 pages