Entrevue - L'autre monde de Myriam Beaudoin

C'est l'un des romans les plus réussis de l'automne. Une oeuvre qui se démarque par la finesse des sentiments, l'observation aiguë d'un monde qui nous paraît totalement inaccessible et par une écriture franche, visuelle, hypersensible. Comme dans Lekhaïm!, de Zipora Malka, paru plus tôt cette année, Hadassa nous fait voir, à travers le trou de la serrure, un peu de cette autre réalité qui demande à être apprivoisée lentement.

Mais Hadassa, de Myriam Beaudoin, c'est surtout deux histoires d'amour impossible qui évoluent en parallèle. La relation d'une fillette de 11 ans avec son institutrice, d'abord, à laquelle se superpose un lent et subtil rapprochement amoureux entre un immigré polonais et une femme juive dans le Mile-End d'aujourd'hui.

Mais sans moraliser, sans le désir pédagogique d'établir des ponts entre les cultures ou d'exposer ses idées sur la question. «Je voulais surtout partager... Parce c'est d'abord ça, écrire, pour moi», explique la jeune femme attablée dans un coin du café Olimpico, angle Waverly et Saint-Viateur, à l'heure où se prépare le shabbat dans les rues environnantes. Un vendredi après-midi dans le Mile-End, à la lisière d'Outremont.

Née à Sherbrooke en 1976, fille de diplomate, Myriam Beaudoin a grandi au Québec, au Mali et au Rwanda, avant de revenir au pays et d'entreprendre des études littéraires. C'est avec Un petit bruit sec (Triptyque, 2003), un premier récit très personnel consacré à la mort de son père et à son adolescence africaine, qu'elle s'est tout de suite fait remarquer.

Fascinée par la différence

À l'origine d'Hadassa, une expérience personnelle. Pendant quatre ans, Myriam Beaudoin a été institutrice au primaire dans une école pour filles de la communauté hassidique d'Outremont (un mouvement religieux juif ultra-orthodoxe fondé au XVIIIe siècle en Europe de l'Est). Elle y a fait la rencontre de celle qui lui a inspiré le personnage d'Hadassa à qui, dans les faits, elle a enseigné durant trois ans. Une enfant un peu boudeuse, paresseuse, rêveuse, plus ou moins souffre-douleur de la classe, bouleversante dans son refus de faire sa bat-mitzva et de quitter à jamais l'enfance. Une fillette attachante avec laquelle elle a su développer une relation particulière.

«J'ai tout de suite commencé à prendre des notes dans la classe», raconte l'écrivaine qui enseigne aujourd'hui le français à Villa-Maria, un collège privé catholique pour filles de l'ouest de la ville. Dialogues, petits secrets, rapprochements. «Ça ne se fait pas en une semaine, c'est une relation qui se créé, qui s'alimente, qui s'enrichit... Et peu à peu, il y a un commerce qui s'installe dans la classe. Elles me racontent des secrets sur les rites, sur les fêtes, sur leur vie familiale, etc.» Comme on le voit dans le roman. «En échange, je leur donne de la lecture, je leur permets d'entrer dans un monde littéraire qu'elles ne connaissent pas et auquel elles n'ont pas accès. Je leur raconte les émissions de télé pour enfants.»

À force de marcher dans le quartier, de se «bourrer les yeux» de leurs mamans, de leurs petites soeurs, de leurs costumes. «Je suis devenue totalement obsédée par le monde des femmes de cette communauté, raconte-t-elle en parlant à toute vitesse. Par les perruques, les manteaux, les robes, les bijoux, la bonneterie. Le monde des hommes m'était parfaitement inconnu et je ne pouvais pas y entrer. Mais avec les femmes, à l'école, j'avais quand même des contacts avec les mères.»

C'est plus tard seulement qu'elle s'est mise à lire sur le sujet. «Quand je me suis dit que j'allais faire un roman. Lorsque j'ai compris que j'avais trop de choses, trop de bijoux, trop de notes extraordinaires.» «C'était moi l'étrangère dans cette école-là, reconnaît Myriam Beaudoin, et j'ai trouvé ça formidable. J'ai beaucoup, beaucoup voyagé dans ma vie, j'aime être dépaysée, j'aime regarder.» D'abord intriguée par cet univers, c'est la fascination qui a rapidement pris le relais.

Une romantique qui s'assume

Une fascination pour l'importance que ces gens-là accordent aux fêtes, semblant vivre de shabbat à shabbat dans une attente perpétuelle. «L'attente, pour moi, c'est quelque chose de merveilleux, et je trouve que dans leur culture c'est très présent.» Mais les inégalités, la condition des femmes? «Moi, ce que je vois d'abord, ce sont des femmes qui sont amoureuses de leurs enfants, de leur famille, de leurs fêtes et de leurs rites. Des femmes souriantes et fières de leurs dix enfants! J'ai trouvé ça vraiment magnifique...» Pour le reste, notamment pour tout ce qui relève de la sexualité, l'écrivaine avoue ne pas comprendre. «Mais c'est une autre question, tranche-t-elle. J'avais simplement envie d'entrer dans ce monde-là.» En observatrice, sans juger, pour se l'approprier et se fondre dans ses personnages.

L'histoire de Jan et Déborah? «C'est un rêve», admet tout de suite Myriam Beaudoin, en souriant, encore sous l'effet de cette histoire qu'elle a pris plaisir à inventer. Possible ou impossible, cette histoire d'amour esquissée entre une jeune femme de la communauté hassidique et un épicier de la rue Saint-Viateur?

«J'ai connu deux femmes qui ont quitté la communauté parce qu'elles ne s'entendaient plus avec leur mari...»

Jan et Déborah, pour Myriam Beaudoin, c'est un éloge de la lenteur, du désir, de l'attente, d'une manière romantique de faire les choses qui se perd dans notre culture où tout va trop vite, explique cette lectrice avide des grands auteurs du XIXe siècle. «J'ai lu Le Rouge et le Noir 300 000 fois», avance-t-elle en riant... Stendhal, Flaubert? «J'adore.» Point à la ligne.

Mais cette histoire, elle la voit aussi comme une porte de sortie imaginaire, en quelque sorte, pour la petite Hadassa. «Ça me permettait de me dire que si jamais ça ne va pas, un jour, elle pourra faire son bout de chemin...» Chose certaine, c'est la partie du roman qu'elle a préféré écrire. «Et pour le prochain roman, je m'en vais vers la fiction complète. Vers la liberté...»

Collaborateur du Devoir

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Hadassa

Myriam Beaudoin

Leméac

Montréal, 2006, 200 pages