Alexandre Bourbaki : littérature de groupe

Allez les suivre... Ils sont trois, mais portent collectivement le pseudonyme d'Alexandre Bourbaki. Ce pseudonyme serait emprunté à Nicolas Bourbaki, nom qui désignait un collectif de mathématiciens travaillant dans les années 30. Les membres de Nicolas Bourbaki avaient quant à eux emprunté ce nom à un général de Napoléon III qui aurait organisé une désertion en Suisse, mais aussi donné son nom à un canular perpétré à l'École Normale Supérieure, dont plusieurs membres de Nicolas Bourbaki étaient issus.

Mais revenons à Alexandre Bourbaki, le nom qu'ont emprunté Nicolas Dickner, Bernard Wright-Laflamme et Sébastien Trahan, pour signer leur oeuvre collective intitulée Traité de balistique, parue cet automne aux Éditions Alto. Un recueil de nouvelles d'abord écrit à quatre mains par Nicolas et Bernard, et enrichi des bandes dessinées de Sébastien Trahan, où on croise des personnages qui lévitent et qui ont des pouvoirs paranormaux, des gens qui disparaissent et des objets qui se déplacent tout seuls.

Le premier n'est plus à présenter. Auteur du premier roman Nikolski, également paru chez Alto, originaire de Rivière-du-Loup et bardé de prix au cours de la dernière année (prix des collégiens, prix des libraires et prix Anne-Hébert), Nicolas Dickner signe aussi depuis peu une chronique dans l'hebdomadaire Voir. Bernard Wright-Laflamme vient de Québec. Traité de balistique est son premier ouvrage publié. Les deux jeunes hommes se sont rencontrés lors d'un concours de nouvelles organisé au cégep François-Xavier Garneau. Et c'est par hasard, au cours d'une conversation de café, qu'ils se sont rendus compte que les nouvelles qu'ils écrivaient chacun de leur côté exploitaient le même filon: la perversion de concepts scientifiques.

«On s'est dit, voilà, génial, on a le même projet», dit Dickner. (Alexandre Bourbaki n'en est d'ailleurs pas à une coïncidence près dans la vraie vie. Pour la petite histoire, mentionnons que Sébastien Trahan et Nicolas Dickner sont tous les deux devenus pères, le même jour, au même hôpital, deux semaines avant notre rencontre...) Ces nouvelles, respectivement Le récepteur et Le poids du monde, sont désormais réunies dans le Traité de balistique. Elles mettent en scène un vieil oncle revenu de la guerre avec dans la tête une plaque métallique qui capte des ondes radio, et un grand-père qui lévite avant de mourir.

De duo à trio

Les deux hommes, qui sont devenus de grands amis, décident donc de travailler ensemble. Et ce n'est que bien plus tard, cet été en fait, alors que les textes des deux compères font l'objet d'un spectacle, que le bédéiste Sébastien Trahan, qui fait lui aussi dans l'absurde, notamment aux Éditions Mécanique générale, se joint au duo et intègre ses bandes dessinées au livre en devenir.

Puis, quitte à écrire un livre ensemble, les trois auteurs décident de jouer le jeu jusqu'au bout. Ils s'abstiennent donc de dire quel texte est de qui et nous laissent le soin de le deviner. Alexandre Bourbaki a même réfléchi à l'éventualité de jouer à fond le jeu de l'anonymat, une sorte de Réjean Ducharme nouvelle version, mais s'est ravisé. «On s'est demandé jusqu'où on pourrait pousser le jeu avant que les gens ne trouvent ça énervant», dit Sébastien Trahan. Certains textes ont pas ailleurs été rédigés à deux, par Bernard et Nicolas: l'un en a écrit le début, qui a été terminé par l'autre et vice-versa. D'autres ont été largement commentés par les uns et les autres, avant d'être remis à l'éditeur.

«On aurait un journal de 100 pages d'écriture avec tous les commentaires qu'on s'est échangés. On a été très méchant. On a passé le petit rabot avant que l'éditeur passe le gros rabot dans les textes», raconte Bernard. Le trio s'est même échangé des analyses, à la fois ludiques et critiques, à l'image de ce trio à la trentaine féconde et délurée.

«Écrire seul, et écrire à plusieurs, ce n'est pas la même chose du tout, reconnaît Nicolas. Écrire à plusieurs, cela permet de brasser des idées différemment. Lorsqu'on est seul, on n'a pas de recul. On est toujours en train de se demander comment on va faire telle ou telle chose. Ensemble, on fait de gros brainstorming.»

Comme un groupe de musique

Pour Sébastien Trahan, l'expérience rappelle celle d'un groupe de musique, avec des variations, écrites par des personnes différentes sur un même thème. «On a fait toute la structure ensemble, dit Nicolas. Et parfois, on reprenait les personnages d'une nouvelle que l'autre avait écrite.» «La structure est plus collective et l'écriture plus individuelle», ajoute Bernard. Nicolas évoque Paul McCartney et John Lennon, qui ont signé ensemble des textes qu'ils avaient écrits séparément, semant la confusion et la zizanie entre leurs successions respectives. Le groupe, qui a aussi beaucoup trippé sur l'Oulipo et Georges Perec, s'était donné des contraintes, notamment d'intégrer dans chaque texte un tunnel ou un couloir, mais cette expérience n'a finalement pas couvert l'ensemble du livre.

Autre trait qui réunit les trois amis, l'intérêt pour les sciences. Jadis, Nicolas Dickner aurait voulu être géologue, paléontologue, archéologue. Mais il dit ne pas avoir été préparé à la rigueur que ces sciences exigent. Il est aussi fasciné par les mathématiques. Bernard Wright-Laflamme, lui, a un faible pour les grands vulgarisateurs, dont Stephen Gould, qui ont rendu ses études de littérature moins hermétiques. Il est fasciné par les petites règles, qui, si on les modifiait, pourraient tout changer: comme permettre aux objets de traverser les murs... Quant à Sébastien Trahan, il est programmeur informaticien de profession, mais il a aussi signé une bédé intitulée Paralléloïde, du nom d'un concept obscur selon lequel deux lignes parallèles finissent par se rejoindre... Absurde, vous dis-je.

***

Traité de balistique

Alexandre Bourbaki

Éditions Alto

Montréal, 2006, 270 pages