Roman québécois - Montréal-Kaboul

L’Oeuf guerrier est le premier roman de Yann Francis
Photo: L’Oeuf guerrier est le premier roman de Yann Francis

Un homme débarque dans la capitale afghane, un jour d'automne 2003, pour y rejoindre sa «rousse» qui travaille pour une ONG. Les rues de Kaboul, «ville onusienne», sont sillonnées de «spectres bleus», les visages y sont velus ou grillagés, la cohue lui apparaît indescriptible. Et lui? «J'y suis pour n'y rien faire», nous explique-t-il sans en avoir honte. Pour cuisiner, lire, rêver, écouter de la musique, pour écrire un polar afghan. Pour regarder. Regarder durant six mois «le paysage jonché de montagnes», et penser ne jamais trouver les mots pour décrire la beauté de cette terre.

L'Îuf guerrier, premier roman de Yann Francis, Montréalais de 34 ans, nous révèle dès les premières pages une étonnante qualité de regard. Au fil de rencontres troublantes ou émouvantes, les yeux grands ouverts, Yann Francis nous entraîne dans cette ville chaotique où il croit parfois entendre des «fugues pour pépiement et klaxon». Terre de contrastes, d'insécurité, d'incompréhension et, parfois aussi, d'amitié, Kaboul est un livre ouvert écrit dans une langue qui se déchiffre lentement.

«Nous n'avons pas de mots pour nous comprendre. Nous y parlons de la guerre avec les mains, de Montréal avec des verres, de la nuit avec les yeux. [...] Nous saisissons, à travers la parole, des songes que les mots expliqueront en vain. J'entends l'appel des muezzins. Il est 6 heures. J'entends ma rousse qui rentre à la maison.»

Un roman? On sait déjà que le genre a le dos large. Parlons plutôt, entre nous, d'une sorte de journal travesti, de cahier d'écriture. Car il ne se passe rien, justement, dans L'Îuf guerrier, sous-titré «Aventures kaboulies», qui propose une prose kaléidoscopique où le regard de l'auteur se promène en nous déroulant un flux d'anecdotes, d'impressions, de sensations. Des passages délirants dans lesquels le rêve contamine la réalité, où un détective privé afghan inventé qui carbure à la vodka ouzbèque s'occupe ou ne s'occupe pas de ses affaires. Des scènes de rues et d'amitiés.

«Ma rousse se bâche de poussière à Kaboul, s'ensable à Mazar-é Charif, s'envase à Hérat, enseigne à manipuler un microphone par le bon bout du manche, à dresser une souris, à tirer les vers du nez d'un commandant édenté.» Aller simple vers un pays miné par une lente gangrène, où toutes les guerres se confondent — celles d'hier et celle d'aujourd'hui — dans un grand présent de mines oubliées, d'injustices, L'Îuf guerrier est d'abord un récit d'observation. Peut-être un peu surchargé, décousu, parfois stagnant, mais témoignant d'une écriture qui cherche à se démarquer.

Collaborateur du Devoir

L'ÎUF GUERRIER

Aventures kaboulies

Yann Francis, Marchand de feuilles, Montréal, 2006, 320 pages