Poésie québécoise - Contre l'adversité

Faut-il rappeler que le premier recueil de Mario Brassard, Choix d'apocalypses, lui a valu d'être finaliste pour le prix Émile-Nelligan, le prix du Gouverneur général du Canada et le Grand Prix du livre de Montréal? Cette entrée fracassante dans le monde de la poésie a suscité des attentes que le second recueil soutient de façon tout aussi exigeantes. Cette poésie, ne nous le cachons pas, n'est pas facile. Elle donne à lire des introspections chaotiques, des sursauts de sens qui surprennent, des propositions intrigantes qui ne font pas immédiatement sens mais qui ouvrent des images et des scènes incisives.

Des bêtes curieuses

«D'étranges animaux avancent au ralenti» dans ces textes qui questionnent le danger d'être, de tenir tête à l'angoisse. Hiboux, loups, vautours, oiseaux, chats, chiens, chevaux, araignées, mouches, rats, serpents et insectes complètent un bestiaire inquiétant qui préside à la cérémonie de vivre.

Le poète est sous haute surveillance dans son entreprise de compréhension, «la tête chaque fois plus floue» devant l'autre à qui il s'adresse. Car un «tu» omniprésent écoute, questionne: «Tu me demandes combien de noyés / la mer a délavés pour arriver bleue à tes pieds». L'univers glauque se trouve ainsi parcouru de ces visions d'apocalypse qui surgissent au détour du moindre instant de calme. Rien n'est simple, rien n'est prédisposé à donner rose le son du monde: «Les vases cassés dans ta voix / Disent sans jamais la dire entière / La seconde qu'il faut pour disparaître». Quand, là, on craint «la menace d'une clarté», c'est dire l'affect qui sous-tend la parole, la lumière qu'elle pourrait faire jaillir sur l'insupportable. Ce qui maintiendrait le vert des jardins disparaît, ce qui ferait sourdre du ciel des éclats de lune aussi. «Aujourd'hui s'ajoute à la liste des fumées» qui obombrent le paysage intérieur.

Si nous l'empruntons, «cette échelle de fer mène à des pays rouillés», alors «on entend presque le soleil brûler», «dans un mélange de rouge et d'entrailles». Si nous nous donnons le temps de pénétrer ces textes forcément sensibles, nous est donné le plaisir exact d'une très forte poésie qui ose le regard.

Chambre intime

Le corps est nu qui est jeté dans la vie, conquis par le hasard, dans L'autre corps de Michèle Gagné, second recueil publié au Noroît après Habiter ici paru dans la collection «Initiale». Entre les éléments, ce corps-là essaie de trouver place parmi l'eau et le feu. Il tient en ces temps incertains des paris d'existence qui sont précaires.

Cette eau et ce feu ne sont rien d'autre que l'origine et la fin de tout, le commencement primitif et l'imparable mort. Ce corps cherche à apprivoiser le noyau d'angoisse que vivre présuppose, ce corps cherche sa place; après la mort rêvée du père, la mère morte l'ayant abandonné à un soi dangereusement exposé: «L'obscurité se rappelle le désastre du corps sauvé parfois de lui-même par un regard long et fauve qui lui a été confié au début du monde.»

Les animaux sont aussi conviés, comme s'il fallait payer le prix de l'existence au noyau de son risque, car «les morts ne sont pas des animaux de compagnie». La question s'impose: «À quel monde appartenons-nous?»

Passant du vers libre au texte en prose, Michèle Gagné entre dans la tourmente qui questionne fondamentalement l'existence des femmes: «Les mémoires cuisent nos peaux / et durcissent les pensées. // Lignée des mères sans gravité/autre que leur poids d'épouvante / sacrifiant au noir le corps/qui rugit devant le feu inhabitable / avec la crainte de ne plus être porté par un nom.»

Le discours poétique n'est pas limpide en cette dérive au ton parfois exacerbé. L'enquête est toute en pointillés qui glisse sur les éléments des corps et des pensées pour en cerner des bribes qui feraient sens. La poète ne donne pas vraiment de réponse à sa quête, sachant bien que L'autre corps est constamment à dire et à faire apparaître dans sa nudité.

Quoi qu'il en soit, «gestes, mots et couteaux sous la voix, un visage défie l'obscurité». Et en cette seule volonté d'affronter le néant toujours possible, l'auteure impose ce court recueil dans son désir de «redoubler de vigilance». N'est-elle pas une «femme taillée à même le serpent, exhibée tout entière, mortelle, sans un pauvre rêve ouvrant le coeur de la matière» avant qu'elle ne s'aventure dans l'axe de la nomination du monde! Ici, on prend corps et acte pour l'existence de cette femme qui mue, qui appelle de nouveaux commencements, qui demande à ne plus être murée dans les maisons où se fabrique un ennui qui contraint.

Collaborateur du Devoir

LA SOMME DES VENTS CONTRAIRES

Mario Brassard

Les Herbes rouges

Montréal, 2006, 58 pages

L'AUTRE CORPS

Michèle Gagné, Le Noroît, Montréal, 2006, 64 pages