Littérature française - Del Castillo et le roman historique

Un jour torride de juin 1575, on enferme contre son gré la petite Ana, âgée de 6 ans, fille naturelle de Don Juan d'Autriche, lui-même frère bâtard du roi Philippe II d'Espagne, au monastère de Madrigal, en Castille, pour qu'elle y devienne religieuse. Son sort a été décidé avant même sa naissance par le vieux monarque castillan, qui tient à protéger de toute souillure la pureté de son sang.

Toute sa vie, Ana d'Autriche, dont le nom de religieuse est Ana de Jésus, luttera avec acharnement pour recouvrer sa liberté et revendiquer le droit à l'affection et à l'amour dont elle a été privée depuis son enfance. Dans sa cellule, elle s'éprendra de Don Sébastien, roi du Portugal, dont les exploits guerriers ont nourri son imagination et dont la défaite et la mort présumée aux mains du sultan du Maroc la jetteront dans un abîme de douleur. Aussi, lorsque Gabriel de Espinosa se présentera devant elle en la persuadant qu'il est bien Don Sébastien mais qu'il a dû emprunter une autre identité afin de remonter un jour sur le trône du Portugal, Ana tombera follement amoureuse de lui et acceptera tous les sacrifices et toutes les humiliations pour l'aider à retrouver sa couronne. Passion fatale, car Philippe II, qui a fait valoir ses droits à la couronne du Portugal, ne laissera pas un «imposteur» menacer son pouvoir...

Cette histoire d'amour doublée d'une énigme historique jamais résolue sert de trame de fond mais aussi de prétexte au romancier Michel del Castillo pour remettre en question les fondements du roman historique et en traquer tous les faux-fuyants. Avec La Religieuse de Madrigal, del Castillo propose une nouvelle mouture de ce genre rebattu, où s'imbriqueront faits historiques, conjonctures et surtout le rappel constant de sa propre expérience du rejet et de l'enfermement, puisque les lecteurs assidus de l'auteur de La Gloire de Dina et du plus récent De père français savent que del Castillo s'est lui aussi fait voler son enfance.

Dans une courte préface à La Religieuse de Madrigal, del Castillo avoue qu'il a choisi l'histoire d'Ana d'Autriche parce qu'il s'est reconnu dans le sentiment d'isolement et d'abandon, la passion farouche de la liberté, la colère et les élans de cette femme qui a vécu il y a trois siècles. «Quand j'ai rencontré la petite Ana de Jésus, j'ai reconnu une métaphore éloquente de mon destin», écrit del Castillo.

Un récit captivant

Cette manière originale d'entrelacer histoire, fiction et expérience personnelle découle naturellement de la méfiance de del Castillo vis-à-vis de ce qu'il appelle «le psychologisme anachronique et trivial» du roman historique. Pour lui, il est parfaitement illusoire de tenter de cerner les motifs ou les intentions sous-jacents aux comportements de personnages ayant vécu il y a si longtemps. Comment, demande-t-il, les auteurs de romans historiques «sauraient-ils ce que pensaient des femmes ou des hommes ayant vécu il y a plusieurs siècles, alors qu'ils ne savent même pas ce que pensent leur fils ou leur conjoint?»

Comment par exemple comprendre aujourd'hui qu'Ana soit si convaincue que son rang l'élève au-dessus de l'humanité ordinaire, «conviction si étrangère à notre monde égalitaire qu'elle rend aléatoires la biographie et le roman historiques»? Les vanités des grands, les querelles de préséances nous semblent aujourd'hui bien dérisoires; et pourtant, rappelle l'auteur, «à l'époque, des hommes en mouraient, surtout en Castille où le sentiment d'orgueil confinait à la démence».

Aussi vaut-il mieux laisser parler les incertitudes et les doutes, qui tissent la trame d'un monde qui n'existe plus, plutôt que «d'habiller de scènes et de tableaux» ce que personne ne peut plus comprendre de l'intérieur aujourd'hui. Alors même qu'au Salon du livre de Montréal on se demandera dans quelle mesure les sagas historiques trahissent l'histoire avec un grand H, le dernier roman de Michel del Castillo démasque les pièges du roman historique, tout en offrant au lecteur un récit captivant. Car, malgré toutes les questions théoriques qu'il soulève, La Religieuse de Madrigal n'a rien d'un exercice gratuit ou d'un essai déguisé. Dans le style dépouillé et classique qui est devenu sa marque, Michel del Castillo signe au contraire avec La Religieuse de Madrigal un livre gorgé de vie, irrigué de sang.

Seul bémol, faute de posséder toutes les clés nécessaires, ceux pour qui l'oeuvre de Michel del Castillo n'est pas familière seront peut-être agacés par les nombreux allers et retours de l'auteur entre l'histoire qu'il raconte et le rappel de ses propres expériences.

La Religieuse de Madrigal

Michel del Castillo, Fayard/Le Seuil, Paris, 2006, 322 pages