Habiter la bite

Deux moments abitibiens: Raoul Duguay qui ondule comme un vieux couguar sur la scène du banquet d'ouverture du festival de cinéma, accompagné de la fanfare Pourpour, et quand il entonne l'hymne national, le seul, celui que tout le monde attend, c'est comme s'il branchait un haut-parleur sur un filon d'or enfoui à deux kilomètres sous terre; dix jours plus tard, au chic Amosphère d'Amos, devant une salle comble et remplie d'attentes, le sociologue Robert Laplante dresse pendant plus de trois heures un magistral panorama de cet habitat abitibien, de son histoire aventureuse entre pillage et solidarité, une centaine d'années embrassées avec chaleur et brio, des premiers colons du Témiscamingue, qui ne possédaient même pas le bois deboutte de leurs lots, au rapport Coulombe sur la forêt, des gueux de Roquemaure réduits à voler le bois de la Couronne avec la bénédiction du curé à ces Amossois obligés plus que jamais de se battre pour obtenir leur part d'un horizon épuisé.

Entre ces deux moments, j'ai ouvert, lu, regardé, tourné les pages de ce livre-bout-de-pays qu'est Abitibi-Témiscamingue. Ce qui est fascinant, c'est la manière dont les images et le texte se complètent sans se recouper. Les photos de Mathieu Dupuis ne contiennent pas un seul portrait. À peine si on y croise deux ou trois mineurs aux brillantes auréoles de lampes frontales, ailleurs un pêcheur au profil noyé d'ombre ou un grimpeur pendu aux arêtes des Kekeko. L'élément humain disparaît, avalé par le paysage, comme ces grues et ces camions réduits à une importance d'insectes au fond de l'immense et lunaire mine à ciel ouvert qui accueille le visiteur à son arrivée à Val-d'Or. C'est l'épopée de l'homme qui ne sait que riposter à coups de constructions aux profondeurs du réel: églises, ponts, châteaux d'eau, barrages, cheminées. Enserrées de toutes parts par le monde vivant... Ce qui est capté, ici, ce sont les petits moments d'intensité figée, le spectacle minéral, les haïkus visuels. Ces petits morceaux d'une éternité qu'aucun visage ne reflète. Je ferme les yeux au-dessus des pages en couleurs et je vois défiler ma propre collection: la perfection aléatoire et cristalline d'un friselis de glace au bord du lac; l'ambre des yeux du lynx; le soleil d'hiver; la tranquille transe d'un tétras dans l'absolu silence.

Que l'Abitibi soit notre véritable Far West (francisé en Farouest par Jacques Ferron... ), la chose deviendra évidente aux yeux de qui parcourra ce livre. L'abrupte face couleur de brique du mont Chaudron chauffée par la couchant, une troupe de chevaux en mouvement sur une prairie givrée, des cultures blondes filant jusqu'au vaste ciel, les cabanes de rondins assises au bord d'une grande paix. Et jusqu'au surgissement inesthétique de la technique, le sol conquis vomissant ses fumées laborieuses: usine de pâte et papier ou de panneaux, fonderie. Tandis que les hommes d'affaires s'intéressaient à ses entrailles, l'Abitibi offrait aux colons son âme, son ciel sans limite. Sans aucun «claim». Ses halos solaires et ses orages électriques d'une pureté sans pareille, ses aurores boréales. Ses bleus à perte de vue que se disputent les outardes et les vols intercontinentaux. Les images nous rendent l'espace. L'écriture s'occupe du temps.

Et le temps, c'est l'affaire de Denys Chabot, un écrivain né à Val-d'Or, auteur d'un livre intitulé La Province lunaire en 1981. Un quart de siècle... Le temps passe, le temps est bref, surtout ici, où l'histoire s'est vécue en accéléré. Où, il y a à peine cinquante ans, on envoyait encore des colons à Val-Paradis, à une centaine de kilomètres au nord de Rouyn-Noranda et, mine de rien, à l'intérieur des limites de la municipalité de la Baie-James... Quelques kilomètres plus au sud, c'est Villebois qui, en 1934, n'est encore que le champ d'abatis où se pointe Felix-Antoine Savard, auteur de Menaud..., curé et colonisateur, à la tête d'une petite poignée d'immigrés de l'intérieur. Un prêtre, une église et puis des chemins, comme disait le curé Labelle. Après s'être accroché pendant quatre ans à son ministère nordique, Savard écrira de l'Abitibi: «Jamais Dieu ne fit à aucun peuple un aussi beau présent d'argile.» Ça, c'est si on avait la chance de décrocher le bon lot, entre deux marécages, disons. Le drame de Savard et de ses ouailles, c'est qu'ils croyaient s'en venir à Malartic, dont le prêtre-colon rêvait de «transformer le terroir hirsute en riante campagne». Au dernier moment, ils apprennent qu'on les envoie au nord de La Sarre, vers «un silence de stupeur, une végétation à maints endroits calcinée, parsemée de brins étiolés de verdure». Il faudra tout «l'amour halluciné de la terre» du bon père pour amener ses habitants à en venir à bout. Avec mon ami Phil Marquis, je me suis tenu un jour de décembre dans l'épicerie de Villebois. J'avais l'impression d'entendre battre le coeur du pôle Nord. Mais pour ce qui est de la riante campagne de Malartic, repassez donc dans un autre demi-siècle...

Les tribulations du père Savard ne sont qu'une des nombreuses anecdotes qui servent à Denys Chabot à tisser, de main de maître, l'épopée du peuplement de ces régions. Du point de vue canadien-français, ce serait l'avant-dernière aventure de la Frontière (la dernière étant la conquête de la Baie-James par un Bourassa casqué de plastique jaune). Chabot nous apprend que le fils de Louis Riel a été employé à la construction d'un tronçon du Transnational, dont la percée, de Senneterre à La Reine, va donner le signal de la ruée vers le rêve d'une vie meilleure, puis d'une compétition rapace entre coupeurs de bois, pilleurs de lots (les scieries se multiplient... ) et colons proprement dit. Il nous apprend aussi que le célèbre Grey Owl, ayant abouti au nord du lac Abitibi, a tenté d'y poser ses pièges et n'a pas reçu un très bon accueil chez les trappeurs locaux, parmi lesquels bon nombre de «vrais» Indiens.

Ensuite, place à la geste de Stanley Siscoe, de son vrai nom Stanislawen Szyska, et des autres prospecteurs de légende: Nestor Metrovilli et le baron Friedrich Otto Karl von Heinrich und Heinrickosen, alias Fred Henry. Grâce aux ressources de son sous-sol, l'Abitibi va devenir une espèce d'utopie multiculturelle complètement anarchique, mais qui aurait quand même fait plaisir à Pierre Pettigrew. Polonais, Lettons, Ukrainiens, Hongrois et Russes de toutes les Russies s'y bousculent, sans compter les Noirs américains qui s'y rendront célèbres en brûlant les patinoires d'une ligue senior de hockey. Le Klondike québécois commence avec la découverte d'une veine d'or au lac Fortune. Puis Rouyn surgit d'entre failles et filons au bord du lac Osisko. Bootleggers et filles de joie convergent vers la ville-champignon, baptisée Babylone du Nord par un monseigneur épouvanté.

Quand vous lirez ces lignes, samedi, je serai au volant d'un camion de déménagement. Dans une boîte de carton quelque part derrière, je trimballerai ce beau livre, Abitibi-Témiscamingue, que je vois très bien au pied de votre épinette de Noël. Et mes images mentales, mes huards du lac Vaudray, les durbecs et les lilas, belles stupeurs forestières. J'aurais une pensée pour ceux qui remontaient la Kinojévis en chaland avec leurs meubles, qui débarquaient, portageaient, repartaient. En mouvement toujours pour se refaire une vie.

Collaborateur du Devoir

Abitibi-Témiscamingue
Photos: Mathieu Dupuis; textes: Denys Chabot, Les Éditions de l'Homme, Montréal, 2006, 219 pages