Littérature - Et si le bonheur était là?

Amélie Nothomb
Photo: Agence France-Presse (photo) Amélie Nothomb

Dans sa préface au volumineux Les Nouvelles de Katherine Mansfield, paru chez Stock cette année, la romancière Marie Desplechin, née en 1959, témoigne: «Rien ne s'était fixé dans ma mémoire. Rien, pensais-je. Jusqu'à ce que je me mette à écrire. Jusqu'à ce qu'à mon tour, j'entreprenne l'inventaire du monde que j'habite, afin d'en rendre compte.» Étrangeté des textes, lire entretient une proximité avec la retombée de la poussière.

Ces traversées d'états de conscience, illuminations ou mélancolies, paradis et chagrins, mondes préservés, donnent des voix irremplaçables, solidaires malgré la solitude. Mansfield, exilée, tuberculeuse, morte à 34 ans, éblouit encore. Sans crier au besoin d'un geste mémorable, de telles harmonies élargissent le monde.

Le spectacle du monde

Lorsque Muriel Barbéry, née en 1969, publie Une gourmandise, son premier roman, s'imagine-t-elle qu'il vivra peu après en 12 langues étrangères? Ce qui de Barbéry s'est imposé franchissait les différences. Une vision du monde? Plutôt sa capacité de recentrer le réseau des lecteurs, qui tiennent à rester déracinés.

Voici un second roman, L'Élégance du hérisson, d'une facture inhabituelle. Deux voix silencieuses s'y répondent: une concierge parisienne, 54 ans, et une gamine précoce, qui vit à la même adresse, de 12 ans. Cette loge, cette enfance qui refuse de grandir font une ligne brisée, fragments de petites emprises dans lesquelles s'évalue la culture — livres, films et télé en boucle. À l'aune de l'éternité romanesque, on voit se décaler le vécu quotidien.

Sur la pensée japonaise, la littérature russe, la vie des chats, les notes d'un piano, les personnages se rencontrent. Étonnés, leur éclectisme s'accorde sur la beauté. Évidence fulgurante! Les deux narratrices tentent alors, à contre-courant, de la capter. Lancer des flèches affleurantes. Traquer le bavardage et la banalité. Refouler les grandes phrases exaspérantes. Vivre est un acte modeste: ne faut-il pas, même le dimanche, arroser les fleurs du palier?

Dans l'entre-temps de Barbéry, dans l'entre-deux de consciences naïves entrevoyant l'art sublime, la particularité se réengendre. «À quoi sert l'intelligence si ce n'est à servir?» L'abandon artistique n'est pas passivité. Quel sourire a un prix? Sous chaque brisure dort la réalité belle; la gratitude de vivre, sans complicité forcée, pactise avec ce qui passe. Paradoxe essentiel.

Huis clos

La Maison Tudaure est aussi un second roman — les plus difficiles, dit-on, à réussir. Après Tombent les avions, prix du premier roman 2004, Caroline Sers s'intéresse, elle aussi, au monde clos d'une maison.

Née en 1969 en Corrèze, région des faits divers arriérés, des dernières campagnes et des bourgs isolés, Sers franchit l'opacité d'un sous-bois.

L'histoire quelque peu diluée d'infanticide, ici racontée, colle pourtant avec la lenteur de l'enquête, l'économie des mots, la restriction des pensées. Les énergumènes de bourgade savent dénoncer et puis se rencogner dans la taisure, chère à Richard Millet. Mais la vérité finit par éclater, et les barrures par tomber.

Sers campe donc une conduite de clans. Ce qu'on retient ici, c'est l'habilité d'une justice parallèle, qui se fabrique hors la loi, sans qu'aux victimes il soit fait réparation. L'équilibre se règle dans l'autarcie du milieu, quand il est possible d'exclure, de bannir, d'effacer sans douleur supplémentaire les indésirables du cercle autogéré. La justice gît dans la mémoire. D'où le livre.

Tuera, tuera pas

Amélie Nothomb est de retour avec un simili-polar, Journal d'Hirondelle. Tout sourire entre les pages, ce roman-ci a l'humeur des fixations homicides de son auteur. Pince-sans-rire, elle peut écrire en toute lucidité: «Quel est le point commun entre le visage et les mains? C'est le langage, que l'un parle et les autres écrivent. J'ai le verbe froid comme la mort.»

Que serait-ce donc votre oeuvre, Amélie Nothomb, née en 1967 à Kobé, si vous aviez l'air gentille? Vous n'inventeriez pas le «fast-kill». Vous seriez fade et raisonnable. Vous ne mélangeriez pas toutes vos lectures. Vous ignoreriez la virtuosité des dialogues au coq-à-l'âne, la vitesse de votre pensée. Vous feriez des phrases naturelles, c'est-à-dire longues, approximatives et lourdes. Vous diriez de vraies choses.

Au contraire, vos «rencontres» avec vos personnages, comme avec vous-même, constituent à chaque fois un mini-événement. Quelque chose de paroxystique vous distingue. Votre humour ricoche. Vos flèches pleuvent cru. Votre délire se libère de votre matière grise. Pas de doute, vous êtes une tireuse d'élite. L'efficacité de votre technique à balayer d'un revers de manche devant votre porte escamote le message. Vous vous souciez de moins en moins de l'histoire, envolée dans la verdeur de votre concision. Vous êtes éthérée: place, chez vous, au fracas d'une hirondelle qui, s'abattant sur la télé, s'est trompée de vol en piqué.

Journal d'une solitaire

S'il fallait renoncer aux tirades. S'il fallait habiter le silence. S'il fallait quitter la vie demain, ou éluder les contraintes et choisir l'austérité. Et s'il fallait s'avouer démuni devant le temps des hommes, face à la honte d'être d'un certain monde. Peut-être chacun se mettrait-il à lire.

Luxueuse austérité, de Marie Rouanet, pourrait servir. «Je vis en rentière sur les richesses accumulées par d'autres.» Qu'on ne s'y trompe pas. Née en 1936 à Béziers, Rouanet est une gardienne de troupeau. Des images du passé, des sensations, des matins où la vie d'une maison déborde encore du passage de trois générations. Retirée dans les heures, Rouanet raconte au présent la suite des instants qui chantent. Rien n'est plus chaleureux, réconfortant, que ce bonheur dépouillé.

Collaboratrice du Devoir



L'Élégance du hérisson
Muriel Barbéry, Gallimard, Paris, 2006, 360 pages

La Maison Tudaure
Caroline Sers, Buchet Chastel, Paris, 2006, 219 pages
Journal d'Hirondelle
Amélie Nothomb, Albin Michel. Paris, 2006, 137 pages

Luxueuse austérité
Marie Rouanet, Albin Michel, Paris, 2006, 176 pages