La petite chronique - Lettre au père

Ils ont eu de la chance, les hommes qui ont aimé leur père. Mais est-ce bien de chance qu'il est question? Inutile de répondre. Peut-être s'agit-il d'un mélange de bonne fortune et de disposition au bonheur.

Je l'avoue, j'aime ces récits dans lesquels on trouve des pages dictées par l'admiration. Surtout si elles nous parviennent dans un style que ne menace aucune enflure.

Dans Bonne nuit, doux prince, Pierre Charras consacre à son père un petit livre remarquable, d'une vérité, d'une justesse exemplaires. Sans jamais hausser le ton, sans jamais donner dans l'hagiographie si prisée par les lecteurs à la va-vite des livres propulsés au rang des meilleures ventes, il nous raconte à sa façon, qui est discrète, la beauté et la difficulté tout à la fois d'être un fils.

Dix ans après la mort de son père, il entreprend de nous rendre proche le destin d'un homme qui n'a jamais su communiquer son sentiment de la vie. Il retrace les années d'enfance de son géniteur, recrée à petites touches habilement rendues son installation dans le monde des adultes, sa rencontre avec celle qui deviendra sa femme, la naissance du fils.

Le père communique mal. La mère ne réussit guère mieux à sortir d'un mutisme qui réussira à la terrasser. Et le garçon, lui? Il écrira des livres. Ce qui est aussi, faut-il l'en croire, une façon de se retirer du commerce des autres.

Un jour, le père, ouvrier, croit se rapprocher de l'auteur en lui offrant une boîte à outils. Pas du tout bricoleur, Pierre Charras se reprochera toute sa vie de ne pas avoir su dire merci. Cette blessure infligée bien malgré lui à son père l'éloignera à tout jamais de lui.

L'incommunicabilité sera infranchissable. Un peu comme cette terrible maladie qui isolera sa mère dans une lente agonie qui durera des années dans une maison de repos pour personnes condamnées au silence.

«J'aurais dû l'appeler, le serrer dans mes bras, lui dire que j'étais heureux qu'il me fasse cadeau, pour me faciliter la vie de tous les jours, des objets qui lui avaient permis d'être lui. Mais je n'ai pas bougé.» De ce père qui s'est senti trahi, qui n'a ni compris ni accepté que son fils prenne un autre chemin que lui, Pierre Charras dresse un portrait à la fois chaleureux et pudique.

La facilité aurait consisté à magnifier plus que de raison la figure paternelle, à faire d'un destin humain ordinaire une épopée grandiloquente. Ou encore de se livrer à une autoflagellation tout aussifacile.

Aucun doute, nous sommes en présence d'une oeuvre dont la sincérité rend compte de la difficulté de naître, de vivre et de mourir dans cette aventure qui s'appelle la vie. Pour y parvenir, Charras dépeint, à l'aide de petits tableaux, une sorte de succession d'aquarelles jamais appuyées, des scènes de la vie quotidienne rendues dans un style dépouillé qui réussit à nous captiver.

Récit mélancolique? Sans aucun doute. D'une tristesse inouïe, mais en même temps lénifiant. Car c'est de tendresse, de chaleur qu'il s'agit ici. L'émotion n'est jamais loin. On en ressort en se disant qu'il n'est pas toujours bête d'être un homme. On est ému et on se dit que la littérature sert quand même à quelque chose. À apprendre à aimer. Peut-être.

Bonne nuit, doux Prince

Pierre Charras, Mercure de France, Paris, 2006, 115 pages