SOS détresse

Imaginez que vous tombiez sur ceci: le journal intime d'une fille qui a voulu mourir à 14 ans, s'est ratée, et cherche à comprendre pourquoi, pourquoi, à 22 ans, elle n'arrive toujours pas à sortir de son cocon.

On est dans l'illusion, bien sûr. On est dans la fiction. L'auteure de Chrysalide a dépassé la vingtaine depuis longtemps. Et elle n'en est pas à ses balbutiements dans l'écriture, au contraire: Prix du Gouverneur général de la nouvelle en 1997 pour Cet imperceptible mouvement, Grand Prix des lectrices d'Elle Québec pour L'Enfant migrateur il y a sept ans.

Aude, alias Claudette Charbonneau-Tissot, est dans la soixantaine, publie depuis plus de 30 ans. Sa spécialité: les êtres fragiles, déchirés. On se demande comment elle fait, chaque fois, pour trouver les mots, pour mettre le doigt sur le moment où ça bascule, où ça

explose, où ça crie dedans que c'est assez.

Dans Chrysalide, la romancière atteint une simplicité désarmante. Presque suspecte. Les amateurs de grands mots compliqués et de grandes phrases alambiquées seront déçus. On est loin, très loin de la littérature qui se regarde écrire.

Aucune fioriture. Pas de mise en scène, ni de structure complexe. Pas d'effets de style, ou presque. Uniquement le langage ordinaire, limité, et parfois cru, d'une jeune femme déboussolée. Affolée. Qui se confie. À son journal, à elle-même. Autant dire que ça rentre dedans.

Oh, il y a bien quelques longueurs, quelques passages moralisateurs, quelques mises en garde trop appuyées, du genre: ne faites pas comme moi, voyez où ça pourrait vous conduire... ou encore, ne faites pas comme mes parents, trop protecteurs, étouffants.

Il y a des clichés, aussi. De gros méchants loups dévoreurs de jeunes filles en fleur, par exemple. De jeunes machos violents qui ne pensent qu'à prendre leur pied. Et une amie aventureuse, passionnée, excessive, qui va finir par se convertir en mère de famille modèle.

Pari risqué

Reste qu'on se demande comment elle a fait, Aude, dans son dixième roman, pour s'effacer à ce point. Pour nous faire croire que c'est bien Catherine, alias Catou, 22 ans, qui écrit. Pari risqué, oui. Mais pari réussi.

C'est une crise amoureuse qui déclenche tout. Qui amène la jeune femme à prendre la plume. Au début, on l'ignore. On est dans le passé. Dans l'adolescence. «Le jour de mes quatorze ans, j'ai senti qu'il y avait urgence, que je devais réagir, là, tout de suite, sinon il serait trop tard. Le premier geste que j'ai fait pour me redonner vie a été de me suicider.»

Suivent des pages où la narratrice revient sur les circonstances de son geste, sur ses motivations. Elle se vide le coeur. Tout ce qui l'entravait à ce moment-là et qu'elle a gardé pour elle jusqu'ici, elle le crache sur le papier. À commencer par la superficialité ambiante dans laquelle a grandi. Et le faux bonheur auquel elle jouait. Cette peur constante, aussi, de ne pas être comme les autres.

Puis le texte passe au présent. Soudain, on est là, avec elle, dans son appartement, en face de son chum, aujourd'hui. On comprend que le malaise qu'elle ressent face au cul-de-sac de sa vie actuelle, de sa vie amoureuse en particulier, la force à l'introspection.

Défileront alors, par bribes, les huit années qui ont suivi son suicide raté. Elle va tout décortiquer. Ses angoisses, ses envies. Sa peur d'aimer, d'être aimée. Et son désir de mourir.

Une fois consommée la rupture avec celui qui partageait sa vie sans la partager vraiment, elle va continuer à écrire. De temps en temps. Pour ne pas perdre le fil. On la retrouvera parfois au lit avec un amant de passage, parfois seule, aigrie, à broyer du noir.

On la suivra dans ses tentatives de se reconstruire, ses échecs répétés. On la verra reprendre espoir. Devenir elle-même, enfin. Accepter ses failles, accepter les failles des autres aussi. Accepter de s'ouvrir. D'aimer. Et d'être aimée.

Vous trouvez ça fleur bleue? Cul-cul? Vous n'aimez pas les happy end? Ce livre n'est pas pour vous. À moins de jouer le jeu. D'oublier qu'il s'agit d'un roman. D'oublier la littérature un instant. Et d'imaginer que Catherine alias Catou existe réellement. Qu'elle est là, en face de vous.

Pensez à toutes ces filles, toutes ces jeunes femmes qui se cherchent, désespèrent d'aimer vraiment, s'enferment dans leur mal-être. Mettez-leur Chrysalide entre les mains. Qui sait...

Offrez-le aussi à leurs parents, tiens!

Chrysalide, Aude, XYZ éditeur, coll. «Romanichels», Montréal, 2006, 160 pages