Prix Georges-Émile-Lapalme - «Donner accès au pouvoir que confère la maîtrise de la langue»

Marie-Éva de Villers
Photo: Alain Désilets
Photo: Marie-Éva de Villers Photo: Alain Désilets

La linguiste Marie-Éva de Villers a consacré sa vie à la langue française parlée et écrite au Québec. Elle l'a valorisée et défendue sur toutes les tribunes et dans ses ouvrages, dont le célèbre Multidictionnaire. Rencontre avec la grande dame du français.

Depuis plus de 30 ans, Marie-Éva de Villers incarne le souci d'un français bien parlé et écrit au Québec, de même que dans le reste de la francophonie. Ses ouvrages, notamment l'incontournable Multidictionnaire, peuplent les bibliothèques tant des professionnels de la langue et des communications que du grand public. Le prix Georges-Émile-Lapalme, qui souligne la carrière d'une personne ayant contribué de façon exceptionnelle à la qualité et au rayonnement de la langue française au Québec, lui revenait donc naturellement.

Dans l'ambiance feutrée de son bureau au troisième étage de l'École des HEC de Montréal, Marie-Éva de Villers, directrice de la qualité de la communication de cette institution depuis 1990, discute avec une joie tranquille de l'honneur qui lui est fait. «C'est une consécration!, s'exclame-t-elle. Lorsque je regarde les anciens lauréats de ce prix, Pierre Bourgault, Jean-Claude Corbeil et Marc Favreau entre autres, je considère que c'est vraiment flatteur d'être des leurs. Travailler à la définition de la norme du français au Québec est une passion. Je me trouve privilégiée qu'on couronne mon travail... parce qu'il ne me pèse aucunement!»

Sensibilité linguistique

De délicates perles aux oreilles, des cheveux blonds vaporeux ramassés en chignon, une écharpe passée avec soin autour du cou, Marie-Éva de Villers respire l'élégance avec laquelle elle manie la langue de Molière. Le français est beaucoup plus qu'une simple matière première pour cette linguiste, doublée d'une terminologue, d'une lexicographe et d'une communicatrice hors pair. Les mots l'émeuvent, particulièrement lorsqu'ils se retrouvent dans un recueil de poésie de Rimbaud, Paul Valéry, Gaston Miron, Pierre Nepveu, Hélène Dorion, Jean-Guy Pilon... L'évolution historique de la langue attise son inépuisable curiosité. Elle cultive cet amour depuis l'âge de cinq ans, moment charnière où son père lui a offert le Larousse en images. Dès lors, les dictionnaires — qu'elle collectionne avec ferveur — n'ont cessé d'être des contes à ses yeux.

Aux dires de ses collègues, ce mariage de sensibilité et de rigueur font d'elle une spécialiste de la langue française exceptionnelle. «Elle porte à un niveau de rigueur scientifique et de pertinence la langue, qui n'est pas pour elle un fétiche ni une structure abstraite, mais se situe dans une histoire, une culture, un milieu en mouvement, écrit Pierre Nepveu, l'écrivain et professeur titulaire au département d'études françaises de l'Université de Montréal. Elle a toujours su faire preuve de souplesse à l'égard de la variété québécoise du français en en reconnaissant les particularités.»

Cette préoccupation constante pour l'usage réel de la langue dans le contexte québécois l'a guidée tout au long de sa fructueuse carrière. Après l'obtention d'une licence en lettres, Marie-Éva de Villers dirige le secteur de la terminologie de la gestion au sein de l'Office de la langue française de 1970 à 1980. Sa contribution à faire du français la langue des travailleurs et des entreprises — lesquelles étaient alors surtout la propriété d'anglophones — sera déterminante. Elle a entre autres participé à l'élaboration de la première édition du Dictionnaire de la comptabilité et des disciplines connexes de Fernand Sylvain, considéré aujourd'hui comme une véritable bible par les étudiants et les spécialistes. En 1993, elle publie également le Dictionnaire de la gestion de production et des stocks, qui constitue selon plusieurs un apport inestimable au monde des gestionnaires.

L'aventure du «Multi»

«La terminologie de la gestion fut une école remarquable. Cela m'a permis de passer aisément de la langue spécialisée à la langue générale», explique Marie-Éva de Villers. Lorsqu'elle quitte l'Office en 1985, elle emporte dans ses poches des milliers de fiches techniques contenant des questions linguistiques et terminologiques posées par les Québécois. Le Multidictionnaire naît alors de la conjugaison des interrogations de la population et de la théorie apprise au cours de sa maîtrise en administration des affaires. «Le concept même de marketing est de trouver un besoin qui n'est pas satisfait et de tenter de le combler», dit-elle.

Son instinct ne l'a certes pas trompée puisque la nécessité de cet outil pratique n'est plus à démontrer aujourd'hui. Publié chez Québec Amérique, l'ouvrage s'est écoulé à plus de 650 000 exemplaires depuis 1988. Ébloui par la richesse du dictionnaire et par sa consultation agréable, Larousse en a demandé l'adaptation. Édité une seule fois en France, le Dico pratique a néanmoins trouvé 80 000 preneurs de 1989 à 1994. Sa Nouvelle Grammaire en tableaux et le Multi des jeunes ont également soulevé un grand enthousiasme dans la province. Les pays du Proche-Orient et de l'Afrique du Nord connaîtront d'ailleurs bientôt les vertus du Multi des jeunes, qui sera coédité par Elias Modern Publishing.

Si les publications de Marie-Éva de Villers ont conquis nombre d'adeptes depuis les deux dernières décennies, certains se permettent encore quelques réserves à son endroit. Elle qui se veut pourtant proche du public, multipliant les conférences et les ateliers tant pour les journalistes et les rédacteurs agricoles que les étudiants de l'École des HEC, a déjà été accusée de purisme. Le Multi imposerait des normes injustifiées, selon ses détracteurs.

«Ce dictionnaire est normatif et c'est la position que je revendique, répond la principale intéressée d'une voix douce, mais ferme. Dans le milieu de la lexicographie, c'est très mal vu. Il faut décrire l'usage, car c'est plus scientifique, mais c'est là une position très utopique. Un dictionnaire, aussi descriptif soit-il, comme le "Petit Robert", est quand même normatif. Pas autant que le mien, mais il l'est par le seul fait d'intégrer un mot à une nomenclature.» Le caractère normatif du Multi serait à l'origine de son succès. «C'est bien les dictionnaires descriptifs, mais pour des besoins concrets d'écriture, les gens veulent savoir à quoi s'en tenir. Ils sont libres d'employer ou non mes propositions.»

De grandes batailles

L'observation et la défense de l'usage du français au Québec est l'oeuvre d'une vie pour Marie-Éva de Villers. Contrairement à ceux qui véhiculent le cliché voulant que la langue d'ici soit pauvre et archaïque, elle démontre jour après jour l'étendue et la force du vocabulaire québécois. Sa thèse de doctorat a abouti à la publication de l'essai Le Vif Désir de durer, en 2005.

La chercheuse y détermine les éléments lexicaux qui sont caractéristiques du français parlé au Québec, en comparant les textes de l'année 1997 du Devoir et du Monde. Sa conclusion: les québécismes de création — comme courriel, pourvoirie et dépanneur — dominent, alors que les anglicismes et les archaïsmes sont peu présents. «Cela témoigne de la grande réceptivité des Québécois aux propositions de l'Office, de leur combativité devant l'anglais et de leur volonté de nommer leur réalité en français», remarque-t-elle, admirative.

La participation de Marie-Éva de Villers à cette langue en mouvement est notable dans la lutte pour la féminisation des titres, qui s'est concrétisée en 1986 par le guide Titres et fonctions au féminin. Les batailles de la grande dame du français se poursuivent aujourd'hui dans le cadre du Collectif pour une éducation de qualité. Elle s'inquiète des retombées de la réforme. Le relâchement linguistique des médias est également dans sa mire. «Ce n'est pas de l'élitisme que d'espérer que la population s'exprime mieux et qu'on s'adresse à elle dans une langue soignée. Au contraire, c'est donner accès au pouvoir que confère la maîtrise de la langue par le plus grand nombre.»

Bien qu'elle dise avoir moins d'énergie qu'auparavant, Marie-Éva de Villers ne semble pas réduire ses activités pour autant. La cinquième édition du Multi est en chantier, un ouvrage sur les interférences entre le français et l'anglais dans la presse écrite contemporaine québécoise et française sera publié sous peu, et le projet d'un essai comparatif sur la langue de 1960 au Québec et celle d'à présent est dans l'air. «Ce n'est pas vrai qu'on parlait mieux autrefois. Je veux faire le portrait de cette évolution», annonce-t-elle. Elle croit être trop «gourmande», mais gageons que le moteur de la passion lui permettra de mener à bien tous ses projets.