Prix Athanase-David - «Je suis très émue»

Mavis Gallant s’est dit très émue de recevoir le prix Athanase-David.
Photo: Frédéric Raevens, copyright contact tv inc.
Photo: Mavis Gallant s’est dit très émue de recevoir le prix Athanase-David. Photo: Frédéric Raevens, copyright contact tv inc.

C'est une troublante consécration que vit Mavis Gallant en recevant le prix Athanase-David 2006. L'auteure anglophone la plus méconnue du Québec, quoique acclamée dans le reste du monde, n'aurait pas cru possible qu'une telle récompense, normalement destinée aux écrivains de langue française, lui revienne.

«Je suis plus que contente, je suis très émue, pour des raison évidentes, confie au Devoir la dame de 84 ans de sa petite voix douce, au bout du fil depuis Paris, qu'elle habite depuis les années 1950. J'avais peur qu'il y ait des gens qui ne soient pas contents; il y a dix ans, ce n'aurait pas été possible.»

En reconnaissant officiellement ses racines québécoises, l'honneur vient peut-être colmater une brèche, une coupure qu'elle a toujours eue en elle, prise entre deux langues (le français de sa vie quotidienne et l'anglais de la fiction), deux religions (la catholique et la protestante), deux pays (la France et le Canada où elle est née et où elle est toujours revenue fréquemment).

«Quand j'ai lu la lettre de la ministre, j'ai eu des larmes, ça m'a beaucoup affectée, rapporte-t-elle avec sincérité. Vous savez, quand les larmes viennent, c'est pour tout, soudainement. Pour moi, c'était mon enfance, le pensionnat et l'idée que j'avais au moins réalisé quelque chose que j'avais bien l'intention de faire.»

Écrire à Paris!

Le cran de Mavis Gallant et sa détermination à devenir écrivaine fascinent. Après une petite enfance ballottée entre le couvent catholique, où elle a échoué à l'âge de quatre ans, et les déménagements de sa mère (son père meurt prématurément) au Canada et aux États-Unis, elle décide à 27 ans de quitter tout pour écrire: son pays, le confort d'un travail de journaliste au Montreal Standard et l'autonomie financière, atteinte dès l'âge de 18 ans après être rentrée de New York, chose rare à l'époque.

Et elle s'envole pour ce Paris devenu mythique à ses yeux d'aspirante auteure. «J'ai toujours eu Paris en tête depuis mon adolescence, ça sortait des livres de mon adolescence», dit celle qui s'est d'abord entichée de Colette et Anatole France, mais retient aujourd'hui deux grands noms de la littérature du XXe siècle, Proust et Céline, «les deux opposés», note-t-elle.

Si elle partait pour la Ville lumière forte d'une grande victoire — l'accueil enthousiaste de deux de ses premières nouvelles (après avoir brûlé tous ses écrits précédents, insatisfaite) au prestigieux magazine littéraire The New Yorker —, elle restait remplie de doutes quant à son réel talent littéraire.

«C'était une certitude mêlée de beaucoup d'incertitudes; le journalisme était une vie que j'aimais, mais pas celle que je voulais, se souvient celle qui ne souhaitait pas devenir une écrivaine du dimanche. Si je n'avais pas essayé de vivre comme je voulais, c'est-à-dire d'écrire tous les jours, dégagée de tout assujettissement, je l'aurais regretté toute ma vie.»

Jusque-là, elle avait jeté tout ce qu'elle avait écrit, son perfectionnisme lui disant qu'elle n'était pas prête. La réponse positive du New Yorker — à l'époque LA référence littéraire —, qui publiera la grande majorité de ses textes par la suite, lui donnera l'élan de confiance qui lui manquait. «Ils étaient très exigeants; vous vous trouviez en compagnie d'écrivains comme Nabokov», s'émerveille-t-elle, s'étonnant encore aujourd'hui de sa candeur d'alors.

Vivre en Europe

L'aventure européenne n'a toutefois pas toujours été facile. Errante par essence — l'écriture ne l'est-elle pas? — , elle a vécu en France, mais aussi en Espagne, en Italie, en Suisse, en Autriche. «Un jour, il n'y avait pas de beurre et le lendemain, il y avait du caviar, lance-t-elle avec humour et une lucidité éclatante. En Espagne, j'avais un agent new-yorkais qui plaçait mes nouvelles et gardait l'argent. J'ai dû vendre mes vêtement aux puces. Ça n'était pas rose.»

L'essentiel de son oeuvre se compose de recueils de nouvelles, de The Other Paris à ses récentes Montreal Stories (publiées en français sous le titre Laisse couler, paru en 2005 aux Éditions Bernard Pascuito) en passant par celles, campées dans l'Allemagne post-Holocauste, de The Pegnitz Junction. La plupart ont été traduites en français; certains titres ont même connu une traduction en néerlandais, en allemand, en italien et en espagnol.

Elle y dépeint les moeurs humaines avec une finesse et une claivoyance peu communes. Le côté sombre de son oeuvre est toujours relevé d'humour, voire même d'une ironie cinglante, et ce, sans jamais juger ses personnages, à l'égard desquels elle maintient une distance prudente.

«Je ne suis pas consciente de la ligne générale de ce que je fais, répond-elle quand on la questionne sur son oeuvre. Je n'en fais aucune analyse. Pour moi, [mes personnages] sont des personnes qui vivent. Et je vis avec eux.»

Pourtant, elle s'attarde volontiers à des petites anecdotes révélatrices de l'ébullition de son imagination ou à des analyses littéraires de ses collègues auteurs, livrant au passage ses conseils quand on relève tout le mystère qui demeure derrière ses personnages pourtant si prompts à se dévoiler. «Si vous écrivez de la fiction, il faut tout révéler, parce que si l'auteur cache des choses, c'est un mauvais jeu.»

Agir avec rigueur

Son parcours immense restera discret (surtout chez les Québécois) et toujours porté par une grande rigueur. Le choix de la nouvelle, genre longtemps perçu comme mineur, y est sans doute pour quelque chose. Le regain d'intérêt des dernières années pour les romans courts et les nouvelles n'est peut-être pas étranger à son couronnement. Qu'est-ce qui appelait si impérativement ce genre chez elle?

«Je pourrais dire que c'est mon adoration de Tchekov, mais je ne lisais pas tellement Tchekov quand j'ai commencé à écrire... Je ne sais pas, chaque chose vous arrive avec sa longueur naturelle», répond-elle d'abord.

Son souci de concision, de précision, son besoin d'aller à l'essentiel la guident finalement dans cette voie exigeante. «Toutes les nouvelles que j'ai écrites qui sont liées entre elles par les personnages, je les avais commencées en romans, mais tôt ou tard, je me suis rendue compte que les moments importants de ces personnages étaient au nombre de deux, trois ou quatre, et feraient chacun une nouvelle; ce qui restait autour était pour moi superflu», dit-elle, rapportant les cas fréquents où, comme lectrice, elle saute de longs passages de romans, «sauf "Guerre et Paix" [de Tolstoï] que j'ai relu plus d'une fois sans jamais rien sauter».

Naturelle et nécessaire, ce sont aussi les mots qui lui viennent à l'esprit quand il est question de la langue anglaise dans laquelle se déploie toute son oeuvre. «Je n'avais pas le choix, décrète-t-elle. Vous écrivez dans la langue qui vous vient, qui vous entre dans l'imagination. Si j'écrivais en français, ça ferait un mélange de tous les écrivains français que j'ai aimés. Ça ne coulerait pas de source, ça ne serait pas Mavis.»

Son arthrose ne lui permet plus de revenir aussi souvent au pays. Hormis cela, Mavis Gallant s'étonne elle-même de sa vigueur à l'âge vénérable de 84 ans. «Quand on a passé 80, il y a un sentiment qui vous envahit: mais qu'est-ce que je fais encore ici?, s'esclaffe-t-elle comme une enfant. Parce que la plupart de votre génération n'existe plus...»

Son regard perçant sur la vie humaine se pose maintenant sur elle-même, puisqu'elle prépare la publication de larges pans de son journal intime, de 1960 à 2000. Rien de moins que cinq tomes pour faire un petit tour de ses nombreuses vies.