Quatre éditeurs unis contre la convergence

La concentration dans le domaine de l'édition fait mal au «livre littéraire» québécois qui peine plus que jamais à s'imposer devant les ouvrages dits pratiques et populaires. Pour contrer cette tendance, quatre éditeurs indépendants ont annoncé hier leur intention de faire front commun. C'est ainsi que Boréal, Fides, Hurtubise HMH et Québec Amérique publieront désormais un catalogue commun, une démarche promotionnelle à laquelle se greffera un «devoir de vigilance», celui de dénoncer haut et fort toute atteinte à la «bibliodiversité».

Réunies sous la bannière du Regroupement des éditeurs littéraires indépendants (RELI), les quatre maisons d'édition ont dénoncé hier d'une seule voix la «concentration, la convergence et l'émergence de conglomérats plus intéressés aux profits qu'à investir dans la création d'un fonds littéraire». Dans un même élan, celles-ci ont déploré le manque de visibilité du livre littéraire québécois dans les médias tant électroniques qu'écrits, en dépit des inquiétudes formulées maintes fois par les écrivains et les éditeurs.

Si le communiqué de ce nouveau regroupement se contente de citer le phénomène, les éditeurs ont été plus loquaces en point de presse, n'hésitant pas à décocher quelques flèches en direction des gros joueurs, notamment en direction du groupe Quebecor. Mais ce n'est là qu'un élément de la nouvelle réalité qu'a à affronter le livre littéraire, a tempéré le directeur général des Éditions du Boréal, Pascal Assathiany. «Il y a une concentration verticale comme celle de Quebecor, mais il y a aussi des concentrations horizontales. On est aussi inquiets de l'expansion continue des chaînes de librairies.»

Dans tous ces cas, la plupart des entreprises doivent rendre compte de leur performance à leurs actionnaires et à leurs bailleurs de fonds, une situation qui nuit grandement à la création littéraire, estime le quatuor. «Ce dont on veut s'assurer, c'est que le phénomène des concentrations — s'il est inévitable d'un point de vue économique — ne se fasse pas au détriment des entreprises indépendantes qui offrent et permettent cette diversité qui a toujours existé, autant dans les librairies que dans l'édition», a précisé le président-directeur général des Éditions Hurtubise HMH, Hervé Foulon.

L'édition indépendante de livres dits littéraires est en effet un art qui comporte sa part de risques. Sur 10 livres littéraires publiés au Québec, cinq seront déficitaires, deux rentreront dans leurs frais et seuls les trois derniers feront des profits, souvent bien minces. Voilà des risques que ne peuvent se permettre les conglomérats qui préfèrent y aller avec des valeurs sûres et des commandes sur mesure, explique Jacques Fortin, président fondateur des éditions Québec Amérique. «Plus il y a de concentration, moins il y a de place pour la littérature.»

Désireux de contrer cette tendance, les quatre maisons ont donc fait le pari de publier un catalogue commun qui leur permettra d'offrir une meilleure visibilité aux auteurs québécois. «Nous faisons ainsi la démonstration que nous pouvons faire des choses intéressantes et de qualité», a dit Antoine Del Busso, directeur général des éditions Fides. Il faut dire qu'au jeu de la promotion, les maisons d'édition ont très peu de ressources par comparaison à des gros joueurs comme Quebecor, a renchéri M. Fortin. «On s'est dit, il faut peut-être augmenter notre visibilité. Comment le faire? On n'a pas de télévision; on n'a pas de journaux. Alors il reste ça [le catalogue commun].»

Bien sûr, les quatre éditeurs sont conscients qu'ils se mesurent à plus grand qu'eux dans ce combat aux allures de David contre Goliath. Mais tous ont insisté hier pour dire qu'il ne s'agit pas d'une démarche «contre les artisans de la convergence», mais «pour la bibliodiversité». La situation ne leur laisse pas vraiment le choix, tous ayant pour partenaire, à des degrés divers, le plus gros joueur, Quebecor, qui est actif dans toute la chaîne du livre. «Quebecor est un fournisseur pour la plupart d'entre nous, a précisé Jacques Fortin. C'est un partenaire, et on n'a pas à se plaindre du traitement qu'on reçoit autant comme fournisseur que comme libraire.»

Né d'abord pour faire la promotion de la littérature québécoise, le RELI entend également prendre à l'occasion des positions publiques collectives. «Nous nous imposons un devoir de vigilance pour l'avenir», a lancé Pascal Assathiany, non sans préciser que le regroupement ne cherche pas à remplacer ou court-circuiter l'Association nationale des éditeurs de livres (ANEL). «Nous ne sommes pas une association, nous n'avons pas de structure et nous ne souhaitons pas intervenir dans tout, mais chaque fois que quelque chose se présentera et mettra en danger la maison littéraire indépendante, nous serons là pour parler.»

Outre la convergence, dont il a été abondamment question hier, les quatre éditeurs ont déploré le fait que le livre soit si peu abordé au quotidien, principalement par les médias électroniques et les médias publics, sans pour autant nommer haut et fort Radio-Canada. Ceux-ci ont plutôt levé leur chapeau à TVA et aux médias rattachés à Quebecor où, jugent-ils, «il y a une couverture paradoxalement plus importante» du livre.

Imprimé à 400 000 exemplaires au coût de 75 000 $, le premier catalogue produit par le RELI sera encarté dans quatre quotidiens du Québec le 11 novembre prochain. Baptisé Découvrir, le catalogue sera aussi distribué aux librairies à partir du 7 novembre. Le RELI entend publier un tel catalogue deux à trois fois par année, que ce soit à quatre ou à davantage, si jamais d'autres maisons d'édition avaient envie de rejoindre leurs rangs...
1 commentaire
  • Patrice Albertus - Inscrit 1 novembre 2006 10 h 29

    Le concentration contre la concentration, paradoxe du phénomène !

    "Le jour où tu auras défriché toute la forêt et que tu auras pollué toute la rivière, tu te rendras compte que l'argent ne se mange pas... "
    Quelle belle prophétie sur laquelle je suis tombé cette semaine concluant un débat sur le développement durable. Si l'on considère l'art et la science comme une grande forêt, comme le poumon de nos cultures alors il faut commencer à voir aussi les gigantesques groupes « multimédias » comme de gros bulldozers coupant les gros troncs et écrasent tous les jeunes pouces, qui eux auraient un jour peut-être pu devenir des arbres centenaires et incassables de notre planète, comme l'ont été Balzac, Baudelaire ou Dostoïevski qui s'apprend encore aujourd'hui à l'école et se déguste dans nos salons. Veut-on vraiment que les futures références soient Michael, Jennifer et John du Loft, ou alors croit-on au miracle de l'artiste immaculé qui est arrivé à la consécration sans passer une seule fois par les industries culturelles et le marché?...

    Moi en tout cas je n'y comprends plus rien, mais ce dont je suis sûr c'est qu'il y a une loi qui est absolue, c'est celle de vendre et distribuer ce qui vaut de l'or, et non ce qui est de l'art. Qui a décidé que ceci ou cela vaut de l'or, qui a décidé que nous, les moutons à carte de crédit, on est tellement bête que l'on ne serait pas consommateur de bonne herbe, de bon contenu? J'aimerai comprendre qu'est-ce qui pousse tous ces propriétaires de presse, de télévision, de radio et maintenant d'édition à nous construire un idéal toujours plus rose alors que M. Montgrain ne me montre que du noir, ah d'accord il travaille pour eux! Mais qui travaille plus pour eux alors? Les médias alternatifs et indépendants! Mais où sont-ils? On ne leur donne pas de fréquence ni de place sur l'étalage, car les entreprises de transport qui les livrent appartiennent aussi à eux... Et moi alors? Je travaille aussi pour eux? Et vous?