Poésie québécoise - Méditations suspendues

Les Éditions du Passage restent fidèles à leur volonté de faire lire des textes dans des livres d'une facture soignée, sollicitant l'oeil à prendre aussi en charge la beauté des mots. Un liseré de fil rouge donne de l'élégance à ces petits objets blanc cassé ou sable mouillé.

C'est accompagnée de Jean de la Croix que Chantal Bergeron nous convie à mettre Une main contre l'aube, dans la gravité du réveil, car, d'entrée de jeu, l'auteure nous confie que «le sommeil ne vient pas / [lui] apprendre à [se] nourrir / d'irréversibles clartés». Signe d'une fêlure entre les moments successifs de conscience, ces textes en vers libres et très courts sont des méditations radicales qui ouvrent la voix. «Les corps entraînent les âmes / à rendre leurs pierres», dit-elle, lucide, prisonnière dans la durée. Aussi lui faudra-t-il la lumière afin de faire vivre «l'aurore [qui] attend / un oiseau migrateur / pour concevoir l'espace / d'une caresse».

Ouvrir l'oeil

Il s'agit pour l'auteure de résister à une part d'angoisse que le réveil sous-tend, que l'acte de vigilance induit. Une force captive cherche à donner le change, à prendre en charge sa part de révolte quand le temps n'offre pas le bonheur espéré, conviant une «nappe percée de colère», car «les poings ne peuvent éclore / sans éclat». On ne s'étonnera pas de trouver au coeur du recueil un poème dédié à Hélène Dorion tellement la suite poétique, ici, en évoque la pulsion, jusqu'en son titre même.

Contre le silence possible de toute ouverture du monde, elle «creuse la terre / à mains nues. / Espérant la douceur / vive / d'un poème». Ce discernement, Chantal Bergeron essaie de l'accomplir en pénétrant les matières telluriques, en acceptant les intempéries que provoquent les encombrements dans le devenir du jour. Cette franchise fait de cette poésie un lieu vivace de résistance tendre et lente, une manière de dire constamment le besoin de vérité pour qu'advienne le sens.

Mystique aussi, elle cherche à «descendre si bas / en soi / le voile religieux / des saisons». Onction divine sur les plaies vives que cette parole entendue en sous-main. Entre l'aurore et la nuit, entre la joie et le chagrin, le partage des eaux et des oiseaux se fait ici dans le vif de l'air. À la dernière page du recueil, dans une petite pochette de papier transparent, l'auteure nous offre sur papier fait main une petite ballerine sur le couvercle d'une boîte de porcelaine.

Une hésitation

À partir de trois photos prises en 1961 à Agrigente ou à Ségeste en Sicile par Melvin Charney, Carole Forget pénètre dans la tranquillité à la fois ténébreuse et lumineuse de ces lieux de mémoire. L'auteure est au coeur d'une angoisse de disparaître sous le scalpel dangereux, semble-t-il, de la surveillance d'autrui: «avant tout / avant moi avant mon nom et son reflet / il y aurait eu un regard / pour me recevoir / une ligne / où je m'efface». Sinon inversement, dirait la poète, n'exister que dans ce regard qui «essentialise», qui rend concrète. L'alerte est donnée, qui la maintient vigilante quand il lui faut «évite[r] les abords / où l'être chancelle / et disparaît». Il y a alarme à force d'«être le paysage de quelqu'un», en une déraisonnable incursion dans l'aire privée.

Par cette recherche du centre vital qui la ramènerait peut-être à elle-même, la poète regarde l'homme qui est là, dans toute sa destinée d'homme, elle à qui «revient le tourment / des images / qui ne [l]'incluent pas». Une fébrilité devant sa propre dissolution éventuelle l'accompagne constamment, puisque «souvent / [elle] tourne la tête / surveille / dans [son] dos / pour savoir / ce qui disparaît avec [elle]». Cette improbable destinée inquiète, Carole Forget en fait des poèmes en vers libres, aussi courts qu'un clignement d'oeil, marqués par l'éphémère et la précarité.

Collaborateur du Devoir

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UNE MAIN CONTRE L'AUBE

Chantal Bergeron

Les Éditions du Passage, coll. «Poésie»

Montréal, 2006, 70 pages

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COMME SI LE VIDE AVAIT UN LIEU

D'après trois photographies de Melvin Charney

Carole Forget

Les Éditions du Passage, coll. «Poésie»

Montréal, 2006, 68 pages