Stephen McCauley, au-delà des apparences

Il écrit des comédies mais déprime chaque fois qu'il prend la plume. Il est homosexuel mais déteste le coming out. Il est Américain mais pas du tout patriote. «Je suis un outsider», reconnaît volontiers Stephen McCauley.

Derrière le romancier à succès qu'on compare à Woody Allen ou à Oscar Wilde se cache un petit timide aux yeux doux. «L'ironie, c'est mon mécanisme de défense préféré dans la vie», glisse-t-il, chuchotant à peine dans le hall bruyant d'un hôtel du Vieux-Montréal où il est de passage.

Observateur des moeurs. C'est ainsi qu'il se définit. Sa spécialité: traquer les contradictions dans les comportements de ses semblables. Stephen McCauley prend un malin plaisir à se moquer du mode de vie des Américains. Il n'hésite pas à rire de leurs travers, même quand vient le temps de se pencher sur les traumatismes liés à la tragédie du 11 septembre 2001.

Sa propension à la dérision n'épargne rien ni personne. Y compris lui-même. D'emblée, ce Bostonien de 51 ans qui vient de publier son cinquième roman, Sexe et dépendances, salué par la critique aux États-Unis et en France, n'hésite pas à dire qu'écrire relève pour lui de la torture et qu'il ne porte pas en haute estime ses livres. «Je passe mon temps à me dire que mes romans ne sont pas importants, que je perds mon temps à entretenir des conversations imaginaires avec des personnages imaginaires.»

Fausse modestie? «Ne me demandez surtout pas pourquoi je continue», s'empresse-t-il d'ajouter. Puis, pince-sans-rire: «Vous devriez peut-être discuter avec mon psy. C'est sans doute lié à ma mère, ou à mon père. Plutôt à mon père, oui.» Silence, suivi d'un grand éclat de rire.

On se croirait dans un de ses romans. Dans Sexe et dépendances, tiens. Un gai rendu au mitan de sa vie veut se débarrasser de ce qu'il n'aime pas chez lui. À commencer par cette tendance malsaine qui le pousse à surfer sur Internet à la recherche de sexe facile. Mais, incapable de se contrôler, Williams Collins rechute à répétition. Et se voile la face devant ses propres contradictions.

Compulsif, le héros-narrateur de Sexe et dépendances. Maniaque de propreté, par-dessus le marché. Du genre à nettoyer de fond en comble son appartement douillet chaque fois qu'il a fauté. Pathétique. Et hilarant. Là-dessus, Stephen McCauley a ces mots: «Moi-même, je suis assez préoccupé par la propreté, mais bon, j'ai grossi le trait quand même.»

Il joue nerveusement avec ses lunettes sur la table, les yeux baissés, avant de lancer, subitement: «Ça ne vous a jamais frappée? On entre chez quelqu'un qui a un appartement parfait, propre, bien décoré, et on se dit que cette personne doit être très bien organisée. Mais en réalité, on n'a aucune idée de ce qui se passe dans son cerveau, de ce qui existe vraiment, derrière la surface. Mon personnage principal est complètement désorganisé.»

Agent immobilier. C'est le métier qu'exerce William Collins. Un métier décrié, convient l'auteur, mais qui permet d'avoir accès à une mine d'informations sur l'intimité des gens. «C'est le genre de travail où on est un peu comme un espion dans la vie de ses clients.»

Lui-même a passé quelques jours sur le terrain avec des amis à lui qui gagnent leur vie dans l'immobilier. Il a adoré son expérience. Ce qu'il en retient: «Il y a souvent un événement important autour de la vente d'une maison: un mariage, un divorce, un deuil... Il y a en tout cas un désir de changement. Mais c'est beaucoup plus facile d'acheter une maison que de changer de vie... malheureusement!» Autre éclat de rire.

L'agent d'immeuble de son roman entrera en contact avec un couple qu'il juge exemplaire. Un couple hétérosexuel, en apparence aimant, épanoui, durable. Tout ce que n'a jamais connu William Collins. Et vlan. Le voici ramené à ce qu'il tente de fuir. Ce qu'il recherche sans jamais oser l'admettre, même dans ses derniers retranchements. C'est-à-dire: l'amour, les relations profondes et signifiantes dans la vie. «C'est le thème central de mon roman, convient Stephen McCauley. De tous mes romans», précise-t-il, songeur.

Autre constante dans son oeuvre: l'homosexualité. Mais l'homosexualité assumée, présentée comme une donnée naturelle. «Pour moi, ça va de soi. J'ai eu beaucoup de problèmes dans ma famille au début, mais c'est terminé. C'est simplement quelque chose qui existe. C'est un fait de ma vie que j'ai accepté.»

En 1998, peu de temps après l'adaptation à l'écran de son premier roman, L'Objet de mon affection, il déclarait à la presse, à propos de l'homosexualité présente dans ses écrits: «Dès le premier livre, j'ai voulu parler de personnages qui acceptent cette part d'eux-mêmes comme une donnée de base; charge au lecteur de l'accepter ou pas.»

Il ajoutait aussi ceci: «J'ai toujours été conscient qu'il y avait un côté subversif dans cette façon de présenter l'homosexualité comme allant de soi. Cela dit, pour moi, ce n'est pas un engagement politique ou idéologique, sauf à considérer que tout traitement du thème de l'homosexualité est intrinsèquement un acte politique.»

Un gai refusant de s'engager dans la vie est séduit par un couple fascinant... qui s'avère tout compte fait décevant, aussi tordu et névrosé que la plupart. Hétéros ou gais, après tout, quelle différence? Sexe et dépendances aurait pu s'arrêter là. N'eût été l'effondrement des tours jumelles. «Au fur et à mesure que j'écrivais, les ombres du 11 septembre 2001 sont devenues de plus en plus lourdes.»

Stephen McCauley précise: «Il y a constamment une tension chez mes personnages, vous avez remarqué? Ils sont déchirés entre le désir de faire le bien et le désir de se faire du bien.»

C'est quand même le désir de se faire du bien qui l'emportera. Puisque tout est possible, à commencer par le pire, puisque une autre attaque terroriste est probable demain, vivons au présent. Éclatons-nous. C'est la philosophie adoptée finalement par le personnage principal de Sexe et dépendances, et par la faune de déjantés qui l'entoure.

Stephen McCauley assure qu'il n'a rien inventé. Il insiste: c'est à peine s'il a «grossi le trait». Une lueur d'amusement dans l'oeil, il raconte l'histoire d'un de ses amis new-yorkais, marié, père de deux enfants. Et amoureux fou de sa maîtresse. L'homme travaillait près du World Trade Center. Stephen McCauley, inquiet, a téléphoné chez lui peu après la tragédie. «Il m'a dit que, depuis les événements, il avait un point de vue complètement différent, qu'il savait maintenant que ce qui était le plus important dans sa vie, c'était sa famille, sa femme. Bref, qu'il voulait laisser tomber sa maîtresse.»

La suite de son récit? «Six mois plus tard, je suis allé à New York, je l'ai vu sur le trottoir, avec sa maîtresse.» Le lendemain, au téléphone, l'ami en question lui a dit: «Que veux-tu, depuis le 11 septembre, j'ai compris que ce qu'il y a de plus important dans la vie, c'est le plaisir. Vive le moment présent!»

Rien de drôle comme tel dans les événements tragiques du 11 septembre, bien sûr. Le romancier insiste là-dessus. Mais il ne considère pas moins que la réaction, le comportement des Américains depuis, relève du comique.

Rire, et faire rire, Stephen McCauley ne peut pas s'en empêcher. Traquer nos névroses non plus. Ça va ensemble pour lui. L'auteur, qui a signé en 2001 un roman intitulé True Enough (La Vérité ou presque), dont l'adaptation cinématographique est en cours de tournage, planche déjà sur sa sixième comédie de moeurs. Ce qu'il en dit: «Je pars de l'idée que chacun d'entre nous camoufle un mensonge. Un mensonge qui est le centre de sa personnalité, qui est au fondement de son identité.»

Quel est le vôtre, monsieur McCauley, quel mensonge fondamental camouflez-vous? Rien ne sert de lui poser la question. Sa réponse est sans doute toute prête. Du genre: «Vous devriez peut-être discuter avec mon psy. C'est sans doute lié à ma mère, ou à mon père. Plutôt à mon père, oui.» Je vous entends déjà éclater de rire, cher Stephen.

Collaboratrice du Devoir