Poésie - Au coeur de la ville

Vivre New York, heure par heure, dans la plus grande attention, en espérant en tracer l'exactitude, les gestes et les nuances, voilà ce à quoi s'est attardé le regretté Gérald Leblanc dans ce recueil posthume, Poèmes new-yorkais, que les Éditions Perce-Neige font paraître en respectant à la lettre le manuscrit original.

«Comme un livre qui arrive à point / comme une nuit qui donne plus qu'elle ne prend», voici des poèmes urbains qu'on ne peut lire sans émotion, tellement nous est proche encore cet incontournable poète. Quand on ouvre ce livre, on est immédiatement confronté au regard qui se tend dans le présent, dans l'urgence de cette ville déjantée, avec une avidité tellement pressante que la palpitation même du souffle poétique s'en trouve investi: «je n'arrive pas à écrire / tant l'extérieur me sollicite / me pousse à prolonger / la pulsion du dedans»

Courir les rues

Quand le poète «se réveille tordu / avec des mots de travers dans la tête», il sort, va voir les mouvements saccadés, comme des «accélérateurs d'intensité», dirait André Roy, comme s'il advenait que dehors la vie palpite, se donne à prendre dans sa moindre odeur, dans son moindre frisson. Tel un «archéologue nomade», il chemine de rue en rue, de quartier en quartier, à l'affût de sa propre existence dans chaque passant, dans chaque geste ponctuel. «À travers la vitre d'un taxi / un brouillage de néons défile à une vitesse folle / les trous dans l'asphalte ponctuent la musique arabe / que déverse la radio / dans la nuit de Manhattan / jusqu'à devant [s]a porte / qu['il] ouvre du même mouvement / impérieux que [s]a plume».

Et le poète de courir à droite et à gauche, de chercher son identité cohérente dans ce tohu-bohu. Et viennent à lui les images et les scènes qui se feront paroles immédiates: «pressés qu'ils sont / dans le projet et le propos / parmi les bribes de conversations / chaque pas [lui] laisse entendre / un nouveau tourbillon de paroles / [car] des tranches de vies tissent une ville».

Le recueil est dédié à Jean-Paul Daoust, et il n'est pas sans évoquer le 111 Wooster Street, que ce dernier écrivit également à New York. Dans l'un et l'autre cas, c'est à une rencontre impérieuse que nous sommes conviés.

Pour dire vrai

C'est à découvrir tout autre chose que nous sommes invités en ouvrant L'Innommé de Guy Marchamps. On aborde alors le pays des vocables, pour cette fréquentation du sens qu'ils dégagent, en une anxiété d'en bien trouver les plus rares, les plus conséquents: «Je cherche le mot de passe l'ultime l'unique / Le mot qui clouerait le bec aux autres mots / Le mot qui noierait l'ombre dans son ombre // Car ce mot est bien sûr un mot de lumière / Un mot qui n'existe pas.» Grave ambition, s'il en est une. Et on n'est pas ici à une contradiction près, car la vie est pour le poète un état: «La beauté n'efface rien / Elle compose avec les nuances / Mis en lumière par les ténèbres.»

Comme «les mots cicatrisent / de moins en moins rapidement», on voit la plaie ouverte du jour ou de la nuit, des ombres ou des vivants. Le poète gruge ainsi l'irrésistible forme des choses matérielles, les pensées qui s'évadent. Nous lisons continûment le questionnement intérieur d'un poète qui doute de l'efficacité du langage, de son pouvoir à faire surgir du secret l'évidence, l'aporie semblant s'imposer. «Toute la nuit, nous confie le poète, J'ai laissé la langue allumée / Au petit jour / Gisaient sur la table / Des cadavres de mots / Les ailes brûlées». Terrible chose que le peu de prise qu'ont les idées sans cesse envolées.

Et sans plus d'explication, dans Naissances, viennent s'imposer quelques paysages précieux, tant leur venue semble aléatoire: «L'arbre demeure / Courtoisie de la lumière / Temple aux branches nues / S'élevant dans un ciel / De terre / Pour l'équilibre / De la pluie.» Saint-Denys Garneau n'est pas loin sous les saules à tendre sa parole aux branches.

Guy Marchamps termine son recueil en reproduisant son Poème d'amour à l'humanité paru en Belgique, aux Éditions L'Arbre à paroles, en 1991. Choix judicieux, car là encore l'écriture trouve à surgir dans toute sa préoccupation: «Selon le poème / [Il] réfléchi[t] la vie / Par une forme singulière / Sous les signes du langage». Beau recueil, qui fait du lieu d'écriture un territoire où se questionne sans cesse la pertinence pérenne de la poésie.

Collaborateur du Devoir

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Poèmes new-yorkais (1992-1998)

Gérald Leblanc

Les Éditions Perce-Neige, coll. «Poésie»

Moncton, 2006, 72 pages

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L'Innommé suivi de Poème d'amour à l'humanité

Guy Marchamps

Éditions d'art Le Sabord,

coll. «Recto verso»

Trois-Rivières, 2006, 72 pages