Littérature jeunesse - La guerre des enfants

Si vous croyez que tout a été dit sur la dernière Guerre mondiale, vous n'avez probablement pas l'âge du public auquel est destiné Le Chevalier des arbres et vous risquez de passer à côté d'un joli roman, palpitant et bien documenté. Vous ne saurez pas comment le jeune héros québécois aboutit dans un pensionnat français pendant ces années de la guerre, ni pourquoi il doit changer son nom pour celui de Lucien Miron. Vous n'apprendrez rien sur son initiation au sein de la bande, sur les sorties clandestines que ces jeunes gens effectuent régulièrement, sur leurs origines cosaques ou amérindiennes, sur les secrets de leurs rendez-vous nocturnes, sur les torgnoles magiques administrées par un certain curé particulièrement musclé. Lorsque les bâtiments de l'école seront occupés par un groupe de S.S. à la recherche du noyau de résistants dont la présence est suspectée dans la région, ces élèves, pris en otage comme les autres, ne pourront résister à l'envie de jouer les héros clandestins et mêleront sensiblement les cartes du jeu de la guerre.

Traîtrise et loyauté, poursuites et dangers, coups de génie et maladresses, inexpérience et naïveté, solidarité sacrée et vantardise, un brin d'illumination amoureuse, un brin de sensibilité paranormale, des personnages quasi légendaires, le tout sur fond historiqueÉ Qui dit mieux? Lorsque, désorientés, affamés, terrorisés, les jeunes fugueurs tomberont sur la section d'éclaireurs autochtones de l'armée canadienne chargés du déminage lors de la libération de la France, ce sera non seulement la joie, mais aussi l'occasion pour deux d'entre eux de mettre leur connaissance du terrain au service des libérateurs.

C'est le premier roman d'un auteur qui fait ici une entrée remarquable dans la littérature jeunesse; il sait doser les ingrédients du récit et ne perd jamais de vue son public, à qui il offre généreusement matière à rêver. C'est bien écrit, passionnant, amusant, ça fait réfléchir, battre le coeur. Aucune hésitation à proposer ce roman aux lecteurs assoiffés.

L'astrophysique pour tous

Si Alain Ulysse Tremblay n'en est pas à son premier roman, les deux titres qu'il livre à La courte échelle, Mon père est un Jupi et Le livre de Jog, sont ses premiers textes destinés à la jeunesse. Et ils sont, ma foi, fort prometteurs. Les deux livres font la paire, le même événement, soit la mort du père astrophysicien, étant raconté par deux narrateurs qui en livrent une interprétation partiale et complémentaire. Jog, le chien de la famille, attribue, en raison des monologues dont il a été témoin, la mort du maître aux recherches sur les trous noirs et la matière manquante. Jamais il n'appelle la maison autrement que la niche, la famille autrement que la meute, et toute sa compréhension du réel est teintée de sa passion pour la chasse et les odeurs.

Son discours de chien est cohérent, son point de vue défendable et ses méfiances partagées par le lecteur. Jonas, dix ans (malgré ce qu'en dit la quatrième de couverture), n'arrive pas à se satisfaire de la thèse de l'accident de laboratoire dont on dit son père victime; il croit qu'on lui cache des choses. Sa lecture des événements est teintée de doutes et il a du mal à s'y retrouver, au milieu des contes fabuleux que son père lui a toujours servis en guise d'explication du réel: les Chnouprouts, les guêpes à tête chercheuse d'Uranus, les crevettes intersidérales, les crocodiles martiens des jardins japonais, etc. Il y a bien eu des funérailles, mais sans corps à veiller, ce qui laisse la possibilité de croire au mythe qui a longtemps prévalu dans la famille quant à l'origine extraterrestre du père. L'idée que chacun possède un petit livre magique dans sa tête, appelé imagination, avec la tâche d'en barbouiller les pages, est bien amenée et féconde. C'est en poursuivant cette idée que Jonas tente d'apprivoiser la catastrophe aussi subite qu'inexpliquée. Attendrissante et drôle par moments, laissant entrevoir de mystérieux possibles, la narration permet vraiment une incursion dans la peau du personnage, avec qui l'on sympathise immédiatement. L'ordre de lecture est à mon avis absolument interchangeable.

Mélissa Anctil est également un nom à ajouter à la liste des auteurs recommandés aux lecteurs avides. J'avoue que la page couverture est déjà un incitatif puissant pour mettre le livre entre des mains déjà bien disposées. Si Gigi ressemble davantage à un recueil de nouvelles qu'à un roman, par sa construction en tableaux indépendants que seuls le personnage de Gigi et le thème de l'enfance relient les uns aux autres, il possède l'étoffe nécessaire pour satisfaire les amateurs de romans. Le texte affiche un ton tout à fait personnel, et le personnage de Gigi exerce une fascination qui ne se dément pas du début à la fin. La narration à l'imparfait, à la première personne, propose une vision de l'enfance et fourmille de détails et de références à une époque antérieure (il y a trente ans peut-être?), si bien qu'on ne peut s'empêcher de croire à d'authentiques souvenirs d'enfance, livrés sans complaisance par l'auteure, dans une intimité propice au rapprochement.

Si l'on ne perçoit pas d'emblée une préoccupation pour le public visé, celui-ci ne manquera pas de se reconnaître dans ces instantanés, ces moments de vie, ce regard d'enfant entier, frais et grave à la fois, pénétrant et si différent de celui de l'adulte. Un regard qui s'accorde si bien avec le Modigliani choisi pour illustrer la couverture qu'on le croirait conçu spécialement pour le texte. L'auteure évoque des vacances chez la grand-mère au milieu de cousins et cousines, une invitation longtemps attendue à se joindre à un party, le premier baiser, une permission extraordinaire, un secret d'adultes surpris en flagrant délit de mensonge, des espoirs qui tombent à plat, etc.; les scènes se complètent, se relancent, forment le portrait étonnamment vivant d'une enfant sensible et timide, souvent laissée à elle-même, étonnée de sa propre audace et intensément présente au monde. Un texte à découvrir et une auteure à retenir.

LE CHEVALIER DES ARBRES

Laurent Grimon,

Pierre Tisseyre, coll. «Conquêtes»

Montréal, 2002, 332 pages

MON PÈRE EST UN JUPI /

LE LIVRE DE JOG

Textes de Alain Ulysse Tremblay,

illustrations par Céline Malépart

La courte échelle, coll. «Roman Jeunesse»

Montréal, 2002, 96 pages chacun

GIGI

Textes de Mélissa Anctil

Soulières éditeur, coll. «Graffiti»

Saint-Lambert, 2002, 124 pages