Entrevue avec Louis-Bernard Robitaille - L'Académie française sous toutes ses coutures

Le livre aurait pu être écrit par un anthropologue africain, c'est un journaliste québécois qu'il l'a fait. Son éditeur, la maison Denoël, avait en effet demandé au correspondant de La Presse à Paris, Louis-Bernard Robitaille, quelle institution française lui paraissait la plus singulière, la plus particulière, «la plus bizarre, la plus typiquement française que l'on trouve en France». La réponse du journaliste n'a pas tardé à venir, c'est l'Académie française!

Cette vénérable institution, fondée par Richelieu au XVIIe siècle, est donc le thème du dernier livre de Louis-Bernard Robitaille, Le Salon des Immortels, publié chez Denoël. Pour ce faire, l'auteur a conduit nombre de visites académiques auprès d'illustres membres de ce digne cénacle, a potassé plusieurs ouvrages et a finalement pondu une brique de 341 pages qui fait essentiellement la preuve d'une chose: l'Académie française est d'une «irréprochable inutilité».

«Ils se réunissent le jeudi après-midi, cela dure une heure et demie, il y a des communications et ensuite pendant trois quarts d'heure, ils discutent d'un mot», dit celui qu'on a surnommé LBR, de passage à Montréal pour quelques jours, en entrevue. À titre d'exemple, trouvé dans ce livre, mentionnons que le fameux dictionnaire, principal projet de la prestigieuse assemblée, est tiré à moins de 5000 exemplaires. Sa dernière édition, entreprise en 1935, ne doit être complétée qu'en 2010

ou 2015!

Pas que le livre de LBR soit lui-même inutile. Les néophytes en la matière y apprendront par exemple que c'est à partir du cardinal Richelieu, fondateur de l'Académie, que les lettres françaises ont acquis leur noblesse, qu'elles ont été, et qu'elles sont encore, réputées proche du pouvoir politique.

«Richelieu était un écrivain raté», ajoute Robitaille. Le cardinal passait, semble-t-il, ses insomnies à tracer des mises en scène de pièces qu'il faisait écrire par Corneille. Enfin, jaloux d'un cercle d'écrivains qui se réunissaient à l'hôtel Rambouillet, le cardinal Richelieu fonde l'Académie française.

«Richelieu a demandé à l'Académie d'être l'arbitre de la constitution d'une langue commune à tout le royaume, explique l'académicien Marc Fumaroli à Robitaille dans Le Salon des Immortels. Alors, il a fait entrer là-dedans des écrivains, des poètes qui n'étaient d'ailleurs pas tous dans son camp.»

De là, donc, héritage de Richelieu qui a traversé les âges, la propension des hommes

d'État français à afficher un penchant pour la littérature et à écrire des livres.

Autre constat du journaliste, l'Académie française a carrément manqué le XXe siècle, rien de moins. À cette époque, en effet, la liste des écrivains exclus de cette assemblée est plus prestigieuse que celle des admis. Parmi les exclus, mentionnons simplement Sartre, Éluard, Breton ou Camus. Alors que, pendant ce temps, des personnages aussi controversés que Pétain ou Maurras endossaient l'habit vert sans autre forme de procès qu'une radiation tardive...

Institution de droite

Il faut dire que l'Académie française est, depuis plus d'un siècle, une institution profondément de droite. En fait, l'Académie française est née à droite, précise le journaliste en entrevue, elle a viré à gauche entre la Révolution et la fin du XIXe siècle et elle s'est ensuite réinstallée jusqu'à nos jours dans une idéologie de droite, ultraconservatrice et réactionnaire. La simple élection d'une femme (la première académicienne a été Marguerite Yourcenar, élue en 1980!) a d'ailleurs donné lieu, rappelle le journaliste, «à une bataille rangée où les opposants étaient manifestement majoritaires au départ».

En fait, l'Académie décrite par Louis-Bernard Robitaille a des aspects franchement détestables. Le chapitre «Personne qui n'y soit de bonnes moeurs...» explique comment l'institution ne saurait accueillir en son sein quiconque ne manifeste pas «de la décence dans sa vie personnelle et un respect scrupuleux des usages et de la tradition dans ses activités académiques». Oubliez Verlaine, qui avait posé sa candidature avec, en post-scriptum, «en traitement à l'hôpital Broussais, 96, rue Didot à Paris». Oubliez Baudelaire, qui a été condamné en justice pour Les Fleurs du mal. Oubliez même Balzac, dont le principal problème aux yeux de l'institution était qu'il avait des dettes. Il faut dire aussi que le roman est, au XIXe siècle, considéré avec dédain par l'Académie, qui était à cette époque plus férue de poésie ou de théâtre.

C'est dans son aspect historique que cet ouvrage sur l'Académie française est le plus enrichissant. L'ironie de l'auteur a son charme, mais elle ne réussit pas tout à fait à combler un certain vide propre, on l'aura compris, au sujet.

Le Salon des Immortels

Louis-Bernard Robitaille, Denoël, Paris, 2002, 352 pages