Livres: Retour à Québec - Jacques Poulin

Il était une fois un écrivain qui revenait dans la ville où il avait vécu sa jeunesse et une bonne partie de sa vie d'adulte, après 15 ans de séjour à l'étranger. En lisant la dernière oeuvre qu'il avait écrite avant de revenir chez lui, on avait l'étrange impression de n'avoir pas quitté un instant cette librairie où il bouquinait jadis, cette ruelle où maraudaient trois chats de son voisinage. En fait, pour lui, l'écriture n'était que style, reconstruction du réel, de cette ville enfouie en lui pour toujours. Cet homme, c'est Jacques Poulin, et cette ville, c'est Québec.

En France, où il vivait encore tout récemment, Jacques Poulin avait le mal du pays, celui de la vue sur le fleuve à partir de la terrasse Dufferin, devant le château Frontenac, celui aussi de la présence de ses frères et soeurs autour de lui. C'est ce mal du pays qui l'a amené à franchir de nouveau l'océan pour rentrer ici au Québec. Cette nostalgie anime aussi Jimmy, l'un des personnages de Les Yeux bleus de Mistassini, le dernier roman de Poulin, qui paraît ces jours-ci chez Leméac. Mistassini, ou Miss, ce n'est pas que le nom d'une ville, d'un lac et d'une rivière au Lac-Saint-Jean, c'est le nom de la soeur de Jimmy qui est aussi, en quelque sorte, son amoureuse.

Mais Les Yeux bleus de Mistassini, c'est sans doute surtout l'histoire de Jack Waterman, l'écrivain vieillissant, hanté par des idées suicidaires et par les symptômes de la maladie «d'Eisenhower». Cette maladie, dit-il, l'empêche d'avoir des idées nouvelles et fait de lui un vieil écrivain, «quelqu'un qui regarde seulement derrière lui».

«Ma mémoire est pleine de trous, dit Waterman dans Les Yeux bleus. En plus, je ne me sens pas très bien: je suis vieux à l'extérieur et jeune à l'intérieur, et ce soir le contraste entre les deux me fait comme une déchirure.»

Comme Jack Waterman, Jacques Poulin a des problèmes de dos qui l'empêchent même de s'asseoir confortablement pour travailler. Dans un coin de son appartement, il m'indique l'endroit où, mi-debout, mi-accoté contre un mur, il écrit à la plume dans un cahier de papier ligné. Comme Jack Waterman, il est fasciné par Hemingway et féru de littérature américaine. D'Hemingway, Jack Waterman relève la fin suicidaire, à 62 ans. Poulin, de son côté, évoque l'imposant héritage laissé par l'écrivain américain aux auteurs de la relève. Lorsqu'il donnait des entrevues, Hemingway était prodigue de conseils concernant l'écriture. Poulin en a suivi quelques-uns: n'écrire que sur ce qu'on connaît très bien, par exemple, ou ne laisser un texte, le soir, que lorsqu'on a une idée de ce qui viendra ensuite.

En entrevue avec Jacques Poulin, il est difficile de départager le vrai du faux, le personnage de l'auteur.

Répondre aux questions concernant la part autobiographique de ses oeuvres, cela équivaut pour lui à détricoter un chandail soigneusement ficelé, à déconstruire une oeuvre longuement travaillée, à revenir sur ses pas, sur la passerelle qui distingue l'oeuvre de fiction de la réalité.

«J'ai l'impression que, quand on écrit, on prend la réalité qu'on connaît mieux, qui est soi-même et ce qu'il y a autour de soi, et on passe à une fiction. La passerelle pour aller à la fiction, c'est ce que moi j'appelle le style. (...) C'est un travail très difficile. Cela me prend quatre ans chaque fois. (...) C'est quelque chose de très mystérieux, mais c'est l'essentiel de l'écriture. Donc, on passe de la réalité à la fiction par ce moyen,

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et vous, en me posant cette question (de la part autobiographique de l'oeuvre), vous me demandez de faire le chemin contraire, de défaire ce que j'ai fait.»

Et puis, son personnage de Jimmy ne clame-t-il pas régulièrement être «le plus grand menteur de la ville de Québec»?

Il y a donc sans doute du Poulin chez Jack Waterman et chez Jimmy, comme il y a du Jimmy et du Jack Waterman en Poulin. Mais, chose certaine, il n'y a pas de chat chez l'écrivain de 65 ans, alors que l'animal peuple plusieurs de ses livres. «Les chats n'aiment pas déménager», reconnaît-il. Aussi, doit-il se contenter pour l'instant d'observer ses bêtes fétiches, qui, comme ses personnages, aiment tourner autour de ceux qu'ils aiment tout en en restant indépendants, dans les parcs environnants.

Il y avait, au moment de notre rencontre, à peine une semaine que Jacques Poulin avait emménagé dans cet appartement qui fait face aux plaines d'Abraham. Auparavant, il avait établi ses quartiers dans le Vieux-Québec, mais en avait été chassé par le bruit résultant d'importants travaux survenus dans le stationnement du château Frontenac. Poulin n'avait pas encore mis les pieds à la librairie Pantoute, rue Saint-Jean, qui est peut-être l'inspiration de la librairie du livre, de peur d'y être reconnu. Il avait cependant recommencé à fréquenter la tabagie Giguère, qui fait partie de son itinéraire québécois.

L'homme est un peu nomade. Avec sa barbe blanche et ses yeux espiègles, il a presque des allures de marin solitaire. Pourtant, c'est un homme de la terre ferme, assure-t-il. Pour sillonner le monde, c'est l'autobus Volkswagen qu'il a choisi jadis, cette mécanique avec laquelle il s'est lancé sur la piste de l'Oregon, comme il l'a raconté dans le désormais célèbre Volkswagen blues. C'est encore dans un autobus Volkswagen, qu'il fallait constamment réparer, qu'il a ensuite pris d'assaut l'Europe.

Un Volkswagen, il y en a encore un dans Les Yeux bleus de Mistassini, celui que Jimmy se procure pour vivre en France.

«Je racontai que si je vivais dans un minibus, en pleine ville, c'était que venant d'Amérique, je ne pouvais pas m'empêcher d'entendre, depuis mon enfance, l'appel des grandes routes qui allaient se perdre dans les montagnes au bout de l'horizon», pense Jimmy. Il y a d'ailleurs dans ce livre de nombreux autres clins d'oeil à ses livres passés, mais Poulin les fait en mêlant les personnages, les âges, les noms.

«C'est pour mélanger le lecteur», dit-il.

Car l'écrivain est goguenard. Il affirme avoir glissé dans son roman une entrevue de Jack Waterman avec un journaliste pour éviter que de véritables reporters ne viennent cogner à sa porte. Dans les conseils qu'il dispense à son tour aux écrivains de la relève, il y a aussi une bonne part d'ironie. Au lecteur d'en juger:

Tu mettras ton premier roman

au panier.

Tu voleras les idées de tes

collègues.

Tu ne déjeuneras pas avec ton

éditeur.

Tu refuseras les prix littéraires s'ils ne sont pas accompagnés d'une somme d'argent.

Tu ne vérifieras pas si ton nouveau livre est en librairie.

Tu diras du mal de tes collègues, mais seulement dans leur dos.

Tu n'écriras pas tes mémoires.

Tu tâcheras de mourir jeune.

Tu ne passeras pas à la télé.

Les Yeux bleus de Mistassini

Jacques Poulin

Leméac, Montréal, 2002

193 pages