Vie littéraire - Étonnants Canadiens

Yann Martel, pour son roman Life of Pi, recevait cette semaine le Prix Man Booker, l'une des distinctions littéraires les plus importantes en Grande-Bretagne. Un peu plus tôt, la seule annonce des finalistes avait créé tout un émoi au Canada et dans la communauté littéraire internationale: trois des six finalistes étaient des Canadiens (Yann Martel, Rohinton Mistry et Carol Shields). Un peu comme si, une année, trois candidats sur six au prix Goncourt étaient des écrivains québécois de langue française. La littérature canadienne-anglaise a donc le vent dans les voiles. Commentaire d'une observatrice privilégiée des milieux littéraires anglophone et francophone, et qui y participe également.

Il faut savoir que Margaret Atwood et Michael Ondaatje ont déjà gagné le prix Booker. Cette année cependant, force est de reconnaître que la littérature canadienne d'expression anglaise a fait la preuve éclatante qu'elle a acquis un statut international, même si l'élargissement éventuel du prix Booker à la littérature américaine risque de modifier la donne à l'avenir. Il n'empêche, la réputation grandissante de la littérature du Canada anglais est d'autant plus évidente que plusieurs autres prix littéraires internationaux prestigieux ont récemment été décernés à des auteurs canadiens-anglais. Pensons à Jane Urquhart, Anne Michaels, Margaret Atwood, Alice Munro, Mavis Gallant. En poésie, même succès prestigieux pour la Montréalaise Anne Carson, qui a reçu 500 000 $US en 2000 pour le prix «génie» de la fondation MacArthur ainsi que le prix Griffin pour la poésie (40 000 $) en 2001. Lorsque, à titre de directrice du festival Métropolis bleu, on m'a récemment présentée au directeur du Times Literary Supplement lors du festival de Hay-on-Wye, celui-ci m'a demandé: «Pourriez-vous m'expliquer, s'il vous plaît, pourquoi on ne parle que des écrivains canadiens ces temps-ci?»

Comment expliquer le succès international de la littérature contemporaine canadienne-anglaise en comparaison de celui, beaucoup plus modeste, de la littérature contemporaine québécoise d'expression française?

L'omnipotence de la langue anglaise dans le monde y est-elle pour beaucoup? On ne peut nier l'avantage qu'il y a, pour un écrivain, à écrire en anglais de nos jours. Du reste, le prix Booker exige que les romans soumis soient écrits à l'origine dans cette langue. Cela étant, bon nombre d'auteurs écrivant en français (Michel Houellebecq, Jacques Derrida), en espagnol (Mario Vargas Llosa, Carlos Fuentes), en italien (Umberto Eco, Alessandro Baricco), en allemand (Günther Grass, Bernhard Schlink), voire dans des langues plus obscures et au rayonnement moindre telles le galicien (Manuel Rivas), le danois (Peter Høeg) et le hongrois (Imre Kertész, Péter Eszterházy), ont connu un succès international semblable ou supérieur à celui des lauréats du Booker.

Bien sûr, de Marie-Claire Blais à Antonine Maillet, de Michel Tremblay à Michel Marc Bouchard et de Nicole Brossard à Nelly Arcan, la littérature québécoise compte quelques succès internationaux, du moins dans les cercles informés. Mais le statut de best-seller international à la Milan Kundera, à la Michael Ondaatje et à la Margaret Atwood a jusqu'ici échappé aux écrivains québécois. Pourquoi?

Outre l'universalité de la langue anglaise, il importe de faire remarquer que les auteurs anglophones du Canada font appel, comme le veut la pratique anglo-saxonne, à des agents littéraires dont le rôle, dans la promotion des écrivains canadiens-anglais, est prépondérant lors des grandes foires internationales du livre.

Quelques éditeurs torontois (McClelland & Stewart, Random House, etc.) soulignent aussi l'aspect méticuleux du travail éditorial de leurs maisons (editor et non pas seulement publisher), alors qu'à New York ou à Londres, un certain relâchement se serait fait sentir à ce chapitre, ces dernières années, en raison de compressions budgétaires.

Pour ma part, je vois une autre différence entre les milieux canadien-anglais et québécois: Toronto a consacré temps et argent pour tisser un réseau international dans le domaine de l'édition, avec comme résultat que cette ville est devenue une véritable capitale littéraire. Il est difficile de méconnaître le rôle joué à cet égard par l'International Festival of Authors qui, depuis plus de deux décennies, accueille le monde littéraire international à Harbourfront Centre, à Toronto, dans un cadre propice aux échanges formels et informels — en particulier lors de soupers réunissant les participants ou à travers l'accueil réservé aux auteurs, éditeurs, agents littéraires, journalistes littéraires canadiens et étrangers à l'hôtel Westin Harbour Castle, dans une suite aménagée à cet effet.

Le festival littéraire international Métropolis bleu est encore un nouveau venu à cet égard. Il célébrera son cinquième anniversaire du 2 au 6 avril 2003. Déjà, cependant, je puis affirmer que le festival est reconnu à l'étranger comme l'un des dix plus grands festivals culturels montréalais et comme un festival littéraire international d'avant-garde en raison de sa programmation audacieuse. Grâce à ses divers événements qui se déroulent en français, en anglais, voire dans plus de deux langues parfois, ainsi qu'à ses rencontres ayant lieu dans le hall d'accueil de l'hôtel Renaissance, Métropolis bleu offre aux auteurs québécois un lieu d'échange avec les participants étrangers. Des petits-déjeuners animés par Jean-Claude Germain donnent aux écrivains étrangers un aperçu du milieu littéraire québécois. Des journalistes étrangers invités écrivent des articles sur le festival ou lui consacrent des sujets d'émission. En avril 2002, nous avons amorcé des rencontres entre éditeurs étrangers anglophones et éditeurs québécois afin de discuter de l'éventuelle publication à l'étranger d'auteurs québécois en vue. Les éditeurs new-yorkais et anglais qui ont assisté au festival publient déjà quelques auteurs français (Assia Djebar, Annie Ernaux, François Bizot, etc.) et pourraient bien s'intéresser à des auteurs québécois dont ils ne soupçonnaient pas l'existence avant leur séjour à Montréal.

Montréal est le lieu idéal pour un centre littéraire vraiment international. Il faudra du temps avant que ce centre soit solidement implanté, mais favoriser des rencontres avec des écrivains, avec des agents littéraires, avec des journalistes et avec des éditeurs étrangers est la meilleure façon de favoriser la reconnaissance de la qualité des écrits des auteurs contemporains québécois. Le travail fait à Toronto peut être fait ici, à Montréal, avec un égal succès.

Linda Leith est présidente et directrice artistique du festival Métropolis bleu. Son plus récent roman paraîtra cet automne, en traduction française: Un amour de Salomé (XYZ éditeur).