Histoire - L'Iran à la recherche de sa grandeur d'antan

Au moment où l'Iran joue encore un rôle central dans la problématique du Moyen-Orient, tant par sa géographie que par son histoire, l'ouvrage très érudit et exigeant du grand spécialiste des peuples d'Orient et d'Asie qu'est Jean-Paul Roux retrace pour nous l'histoire du peuple et de la civilisation perse depuis plus de 25 siècles. En 1935, la Perse change de nom et devient l'Iran, qui veut dire «pays des Aryens».

Les populations indo-européennes venues s'établir sur le plateau iranien vers le 2e millénaire avant J.-C. sont les ancêtres des Perses. Comme tous les peuples, les Iraniens se sont largement métissés au contact d'innombrables envahisseurs. Le monde perse se trouve à la jonction du monde arabe au sud-ouest, du monde turco-mongol au nord et du monde indien au sud-est. Le plateau iranien a été la plaque tournante du commerce intercontinental entre les mondes sibérien, chinois, indien, mésopotamien et méditerranéen depuis le Ve siècle av. J.-C., jusqu'à la découverte par les Européens de la route du cap de Bonne-Espérance, au XVIe siècle.

Au cours de leur histoire, les Perses ont occupé de très vastes territoires, puis, au début de notre ère, ils n'ont cessé de reculer devant les Turcs. Ils ne vivent plus que sur certaines parcelles du territoire jadis occupé.

Les Perses ont ainsi perdu les steppes eurasiatiques et la majeure partie de l'Asie centrale, le Turkestan russe, qui comprenait les cinq républiques musulmanes naguère soviétiques, et le vaste Turkestan oriental annexé par les Chinois. Ce qui fait dire à Roux que «le monde iranien en ce début du XXIe siècle peut paraître infime après ce qu'il a été». En 1707, l'Afghanistan se proclame indépendant; en 1809, l'Iran perd la Géorgie, la Mingrélie, le Daghestan, le Chirvan; en 1828, il perd l'Arménie. En 1991 c'est le Tadjikistan qui devient indépendant.

Domination étrangère

Pendant plus de la moitié de sa longue histoire, ce qui constitue l'Iran contemporain a été sous domination étrangère: celle des Assyriens puis des Grecs au cours de l'Antiquité, celle des Arabes dans la seconde moitié du premier millénaire de notre ère, celle des Turcs et des Mongols au Moyen Âge. «Si parfois, dans cette sujétion, il a commencé à se dénationaliser, en revanche, il a annexé presque immédiatement ses conquérants, les a iranisés, et leurs dirigeants, Turcs ou Mongols, parlèrent sa langue, et firent une politique iranienne.»

La langue iranienne s'est différenciée, de telle sorte qu'on doit parler non pas d'une mais de plusieurs langues existant simultanément ou successivement: il y a la langue officielle de l'Iran, de l'Afghanistan, du Tadjikistan, parlée dans une partie du monde indien et par des minorités de plusieurs États asiatiques. Le persan (le farsi) est le rameau occidental le plus répandu et le dari, appelé tadjik, est une des langues officielles de l'Afghanistan. Au rameau occidental se rattachent aussi le kurde et le baloutche, le rameau oriental comprenant aussi le patchou, devenu une autre des langues officielles de l'Afghanistan. En fait, l'ouvrage traite de l'histoire de tous les territoires où ont vécu les peuples dont la langue appartient au groupe iranien, y compris la steppe ukrainienne et russe pour la période d'avant l'ère chrétienne.

Ce peuple musulman, majoritairement chiite, a su conserver sa langue, son indépendance et une culture originale en Orient. Si 90 % des musulmans dans le monde sont aujourd'hui sunnites, l'Iran regroupe à lui seul la moitié des dissidents chiites. Son histoire religieuse est particulièrement bien expliquée par l'auteur, qui est aussi historien des religions comparées. La dimension religieuse occupe dans cette synthèse une place importante: ainsi on aborde assez longuement le mazdéisme, religion «qui apporte dans le monde antique quantité de notions qui étaient jusque-là inconnues» et qui constitue «le plus grand apport de l'Iran à la pensée et à la civilisation du monde»: les nombreux points communs entre mazdéisme et catholicisme sont surprenants. On aborde l'expansion des religions universelles dans le monde iranien oriental et, bien sûr, la conquête arabe et le développement du chiisme.

Il est impossible de résumer ces seize chapitres, dont les quinze premiers décrivent de façon chronologique la suite des grandes dynasties depuis la fondation de l'empire mède, vers 700 av. J-C, les Scythes, les Achémides et les guerres médiques avec Darius, Alexandre le Grand et les Séleucides, les Parthes, les Sassanides, les Seldjoukides, les Mongols, jusqu'aux Pehlevis et la révolution islamique de 1979, qui a mis fin au règne du dernier «roi des rois». L'auteur s'intéresse au commerce et aux invasions, aux grandes conquêtes militaires, aux réalisations politiques, aux moeurs, aux religions, aux arts et à la pensée scientifique comme à la littérature.

C'est dans le dernier court chapitre, intitulé «La décadence des Temps modernes», que Jean-Paul Roux aborde les deux derniers siècles. Il permet de comprendre la révolution de 1979 et le maintien de l'actuelle «république islamique». On voit l'Iran devenir «un protectorat de fait de l'Angleterre et de la Russie». En 1909, l'Angleterre obtient pour l'Anglo-Iranian Oil Company la concession de pétrole qui va faire de l'Iran le premier producteur du monde et enrichir le trésor britannique. «Cette mainmise totale de l'étranger sur l'économie de l'Iran n'est pas que négative, puisqu'elle lui permet de s'équiper, d'acquérir une infrastructure moderne, de s'introduire sur le marché international [...]. Elle l'empêche donc de tomber dans le sous-développement, comme le fait l'Afghanistan à la même époque, mais c'est au prix d'une profonde humiliation et d'un total asservissement. Il en naît un sentiment de haine diffuse et tenace pour l'étranger, un nationalisme exacerbé, un recours aux extrémismes et aux fanatismes, un dangereux complexe d'infériorité.» Mais l'Iran a un trop grand passé pour ne pas y trouver des raisons de vivre. «Il aspire à retrouver toute sa souveraineté et une partie au moins de sa grandeur d'antan». Cette synthèse est aussi dense que ses précédents ouvrages sur l'histoire des Turcs, sur l'Empire mongol et sur l'Asie centrale.

Si l'ouvrage comporte une imposante bibliographie, un glossaire, un index des noms des personnes, un index des villes et sites d'art et d'archéologie et une chronologie détaillée, on regrette l'absence de cartes devant tant de villes citées, de frontières et de parcours décrits sans qu'il soit possible de les situer. Heureusement qu'il existe de bons atlas.

Collaborateur du Devoir