Gérer avec le Cirque du Soleil

Ils sont fous, ces gens d'affaires. En tout cas, ils sont toujours prêts à se faire raconter n'importe quelle success story pour en tirer une leçon sur la manière de faire de l'argent ou de manger tout rond le compétiteur. Au cours des dernières années, le monde des phynances et de la buziness s'est tourné vers les enseignements du zen, des samouraïs et du bouddhisme, dilués en version for dummies. Le journaliste canadien Malcom Gladwell a vendu des centaines de milliers d'exemplaires de ses livres à des diplômés des HEC et se promène de congrès de représentants de commerce en réunion d'actionnaires pour résumer les évidences de ses essais sur «les petites choses qui entraînent de grands changements» (Tipping Point) ou l'importance du flair et de l'instinct, au club sportif comme au bureau (Intuition). M. Gladwell se fait maintenant payer jusqu'à 40 000 $ pour une conférence d'une heure.

Lyn Heward l'a maintenant rejoint dans le cercle des nouveaux gourous de l'administration. Ancienne gymnaste, ex-présidente et directrice générale du contenu créatif au Cirque du Soleil (CDS), elle arpente le monde pour rappeler que «la créativité et l'imagination sont essentielles au succès, tant en affaires qu'en bien d'autres domaines», comme le résume la jaquette de son livre Réveiller la créativité. Depuis sa parution ici en mai, aux Éditions Logiques, une maison qui publie déjà de pénibles hagiographies de «leaders» de la collection «Création et gestion», l'ouvrage a été traduit en 14 langues et Mme Heward a répandu sa bonne nouvelle dans toutes sortes de congrès et de réunions en Europe comme en Asie. Elle refuse cependant de révéler combien elle demande pour ses propres prestations de conférencière ou de consultante. «Disons que je gagne autant que si je travaillais encore à plein temps pour le Cirque», dit-elle.

Cette semaine, elle recevait la presse au sein même du quartier général de la multinationale du rêve pour mieux faire comprendre la thèse exposée dans son livre, une fable romancée autour d'un personnage, un homme ordinaire «poussé par le besoin de retrouver le sens profond de son travail et de sa vie». L'idée, d'une simplicité crasse, parle de «l'importance de l'inspiration, de la collaboration et de la confiance dans toute oeuvre de création», comme le résume l'épilogue.

Des leçons à retenir

En faisant visiter les ateliers de chapeaux, de souliers ou de costumes, Mme Heward a par exemple rappelé que les concepteurs de ces éléments vestimentaires devaient donner de la corde aux équipes d'artisans, non seulement pour réaliser les esquisses, mais aussi pour améliorer les produits en prenant des risques calculés. C'est ce genre de leçon qui plaît aux administrateurs du monde désireux de gérer avec succès grâce au Cirque du Soleil.

Au moins, la haute direction de la piste semble avoir elle-même retenu quelques leçons. Au tournant de la décennie, après trois créations en rafale (O, La Nouba et Dralion), la capacité de création semblait s'assécher et une nouvelle structure de protection et de stimulation des créateurs a été imaginée pour redonner de l'élan aux forces vives de la compagnie. Au CDS comme dans toutes les composantes de l'économie de service, l'actif prend l'ascenseur.

Les «cellules de création» rassemblent maintenant jusqu'à 200 personnes autour d'une dizaine de créateurs en chef, dont le metteur en scène, grand maestro de la symphonie circacienne en devenir. Robert Lepage, Daniele Finzi Pasca et Dominic Champagne ont bénéficié de cette structure pour accoucher des derniers spectacles. La haute direction s'est aussi rendue à l'évidence qu'il ne fallait pas déstructurer la belle machine en sous-contractant des services comme l'atelier des costumes. Certains administrateurs venus des industries traditionnelles y songeaient sérieusement. Ils demeurent souvent fous, ces gens d'affaires...