Disparaître ou se transformer

L'écologie historique n'est pas une discipline nouvelle. Les philosophes de l'histoire, de Platon à Hegel, n'ont cessé de s'interroger sur les causes de la disparition des sociétés. L'effondrement de systèmes aussi complexes que des civilisations entières comme l'Atlantide ou les Mayas — la première connue par un mythe fameux et identifiable sans doute à la société minoenne, l'autre historique — demeure un phénomène qui n'est jamais explicable par un seul facteur. Si les philosophes ne considéraient que les raisons politiques, les choses sont différentes aujourd'hui, alors que l'étude historique des milieux naturels permet de comprendre autrement l'évolution des sociétés. Dans cet essai très riche, Jared Diamond propose un modèle pour tenter de raccorder une explication historique classique, faisant appel à la violence politique, et des explications moins visibles, mais peut-être plus importantes, comme des stratégies autodestructrices, en particulier dans le rapport à l'environnement naturel et aux ressources et dans la gestion de l'autarcie. Très sensible aux risques d'un jugement à courte vue sur la longévité des sociétés capitalistes, ce livre intéressera tous ceux qui partagent l'inquiétude des écologistes contemporains concernant les décisions à bien des égards suicidaires qui caractérisent l'ensemble de la société occidentale.

Biologiste de l'évolution, Jared Diamond enseigne en Californie. Son chapitre d'ouverture sur une vallée rurale du Montana pourrait avoir été écrit sur la Gaspésie: mettant en relief la dépendance d'une industrie particulière, il montre les conséquences désastreuses qui découlent d'une impossibilité structurelle de s'adapter au changement. Toutes les sociétés dont nous pouvons documenter la disparition, de la Crète minoenne à la civilisation de l'Harappan, dans l'Indus, représentent des variations sur le thème de l'épuisement: une croissance démographique incontrôlable, une pratique agricole indifférente au renouvellement des sols ont conduit à des pénuries, lesquelles ont conduit à des guerres destructrices. Comment penser que les facteurs politiques ne sont pas l'expression de crises économiques plus profondes et comment ne pas voir que les facteurs environnementaux et la gestion des ressources sont aujourd'hui, comme dans le passé, des facteurs déterminants? Les scénarios pessimistes qui sont présentés par les experts du climat et par les épidémiologistes sont donc ici reliés directement aux grandes évolutions politiques, par exemple la marginalisation de l'Afrique, le déséquilibre Nord-Sud et l'essoufflement des États-Unis. Le Montana sert dès lors d'exemple des impasses à analyser de manière urgente, surtout quand on croit que ces vallées idylliques sont la preuve de l'immortalité d'une civilisation.

De la politique à l'école

La prémisse de ce livre est claire: les peuples du passé ne sont pas différents de ceux qui habitent notre monde industrialisé. L'intérêt de l'écologie historique est de donner accès à une histoire de leurs erreurs qui devrait nous permettre de comprendre les nôtres, en particulier en ce qui concerne la surexploitation. S'il est commode de suivre Platon et Hegel dans leurs analyses politiques, c'est surtout parce que cela nous conforte dans l'idée qu'au fond seul le politique est difficile à gérer, alors que les ressources et l'environnement seraient le lieu de décisions raisonnables, même quand elles sont prises in extremis. Selon J. Diamond, ce préjugé constitue l'illusion la plus dangereuse de la civilisation industrielle. Plus encore, se fondant sur des études solides, il montre que le romantisme écologique qui nous ferait rêver d'un modèle autochtone héritier du Jardin d'Éden des Anciens repose sur une fiction: comme les Anciens, les autochtones offrent l'exemple de pratiques environnementales désastreuses qui ont conduit, beaucoup plus que la violence politique, à leur disparition. L'analyse détaillée de l'île de Pâques qu'il présente ici propose le modèle de la plupart de ces évolutions.

Ni catastrophiste, ni écologiste à tout crin — le politique conservant son pouvoir destructeur —, J. Diamond construit un modèle complexe pour rendre compte de la fragilité des sociétés qui disparaissent. La résilience des autres s'en trouve éclairée du même coup. C'est le cas par exemple des Islandais, longuement étudiés dans le livre et modèle de rationalité écologique. Les facteurs identifiés relativisent l'importance de l'hostilité politique, puisqu'elle n'est qu'un des éléments du modèle, avec l'épuisement de l'environnement, les changements climatiques, les réseaux économiques et la gestion des risques. Le livre élabore l'analyse de ces facteurs en les appliquant à plusieurs sociétés du passé (Mayas, Vikings et autres) et à quelques sociétés actuelles (Chine, Afrique, Australie). Le recours systématique à l'analyse comparative permet de préciser les conditions de l'effondrement ou de la survie.

Écrit à la première personne, appuyé sur une bibliographie analytique et critique détaillée, cet essai repose sur la longue expérience d'un scientifique qui, comme plusieurs autres aujourd'hui, prend le risque d'interpeller un public plus vaste que celui des revues savantes. Ses études sont troublantes et son chapitre final peut être lu comme un appel aux écologistes à intervenir de manière plus nette auprès des entreprises. Pourquoi certaines sociétés prennent-elles des décisions catastrophiques? Pourquoi la grande entreprise doit-elle être contrainte à adopter l'attitude écologique? Pourquoi la mondialisation en cours aggrave-t-elle le risque d'effondrement, tout en offrant les moyens de l'affronter? Ces questions sont l'occasion pour l'auteur de conclure en tirant des leçons de son approche historique: briser la résistance à l'écologie dans un pays qui n'a pas encore signé le protocole de Kyoto est-il encore possible? Ce livre important pourrait y contribuer.

Collaborateur du Devoir