La touche Benoîte Groult

L’écrivaine Benoîte Groult considère que les femmes, davantage que les hommes, sont «punies d’être vieilles».
Photo: Annik MH de Carufel L’écrivaine Benoîte Groult considère que les femmes, davantage que les hommes, sont «punies d’être vieilles».

Son idée de départ: écrire un livre sur la vie des femmes, ce qu'elles ont été, ce qu'elles sont encore aujourd'hui, en examinant la discrimination dont elles souffrent, dans tous les pays.

C'est une Benoîte Groult drôle, allumée et inspirante qui est de passage au Québec cette semaine. À 86 ans, l'auteure d'Ainsi soit-elle et des Vaisseaux du coeur resplendit. Il faut croire que pourfendre les tabous lui réussit. Le succès aussi.

Son roman La Touche étoile, paru le printemps dernier en France, s'est vendu à près de 300 000 exemplaires et sera bientôt disponible dans plusieurs pays, dont la Corée et la Chine. Pourtant, ça n'allait pas de soi. Un livre sur la vieillesse, quelle idée! Même son éditeur tiquait.

Mais elle n'allait pas baisser les bras. Pas plus que dans les années 1970, quand, à plus de cinquante ans, elle a décidé d'écrire un livre féministe, contre l'avis de plusieurs. L'avenir allait d'ailleurs lui donner raison. Ainsi soit-elle, où l'essayiste dénonçait notamment les mutilations sexuelles chez les femmes africaines, allait dépasser le million d'exemplaires vendus en France, avant de faire le tour de la planète et de devenir un livre culte.

L'ex-journaliste était loin de se douter, à l'époque, de ce qui l'attendait. Loin d'elle l'idée qu'elle deviendrait une «chantre du féminisme», une battante à qui l'on confierait la tâche de présider une commission de terminologie pour la féminisation des titres.

Même qu'elle a mis du temps, Benoîte Groult, à se définir comme féministe. «J'avais écrit trois livres où il y avait des germes de féminisme, mais le mot n'était pas prononcé. J'avais trois enfants à la maison, je travaillais beaucoup, l'égalité des sexes et le sort des femmes dans le monde n'était pas mon souci principal. Je gagnais ma vie, j'élevais mes enfants.» Elle ajoute, coquine: «En plus, j'ai eu trois maris: ça prend du temps de se marier, d'aimer quelqu'un d'autre, de changer de nom...»

Question de génération aussi. «J'avais 20 ans en 1940. C'était le pétainisme, le nazisme sur la France, la défaite... C'était travail-famille-patrie. Il n'y avait pas de féministes! Quand Le Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir est sorti, j'avais déjà 29 ans.»

C'est Mai 68 qui a tout déclenché. «J'ai vu tout à coup des filles jeunes qui s'emballaient pour l'égalité. J'allais dans des réunions où des femmes racontaient leur vie, certaines étaient battues par leur mari, beaucoup n'avaient pas le droit d'exercer un métier parce que leur mari voulait qu'elles restent à la maison. Les femmes étaient discriminées, comme citoyennes et comme épouses. J'ai entendu toutes ces confidences de femmes, et je me suis dit qu'il fallait que je fasse quelque chose.»

Au départ

Son idée de départ: écrire un livre sur la vie des femmes, ce qu'elles ont été, ce qu'elles sont encore aujourd'hui, en examinant la discrimination dont elles souffrent, dans tous les pays. C'est par hasard, lors de ses recherches en bibliothèque, qu'elle est tombée sur de la documentation concernant l'ablation du clitoris et l'infibulation pratiquées en Afrique.

Le chapitre qu'elle a consacré au sujet a beaucoup choqué. «C'était sanglant, révolutionnaire. On touchait un tabou qui était le sexe des femmes, après tout. Les Françaises, elles, avaient eu les ceintures de chasteté, le devoir conjugal, les chemises de nuit attachées avec une ficelle pour empêcher la masturbation... Il ne fallait pas que les femmes découvrent qu'elles avaient un sexe et qu'elles pouvaient avoir du plaisir!»

Encore aujourd'hui, Benoîte Groult est intarissable sur la question. «Ça s'est passé partout. Même Marie Bonaparte a écopé. Pour faire plaisir à Freud, qui disait que la jouissance devait être vaginale, que c'était l'introduction du membre viril qui apportait du bonheur à la femme, et la naissance d'un enfant, mais que le clitoris était un organe de petite fille et qu'il fallait y renoncer... Marie Bonaparte, une femme intelligente, par amour pour Freud et pour arriver à jouir correctement, s'est fait enlever le clitoris. Vous imaginez?!»

Puis, l'oeil alerte, elle glisse: «La pauvre! Ça a raté, elle a continué à ne pas jouir, évidemment...»

Jouissance féminine

Une douzaine d'années après Ainsi soit-elle, Benoîte Groult allait s'attaquer à cet interdit-là. La jouissance féminine. Par le bais de la fiction, cette fois. Elle allait raconter, du point de vue féminin et avec des mots crus, la passion absolue, l'amour charnel entre une femme mariée et son amant. Elle, George, une intellectuelle parisienne, lui, Gauvain, un pêcheur breton. Menant un double vie, des années durant. Incapables de se résigner à faire une croix sur leur relation, sur le besoin physique qu'ils ont l'un de l'autre, eux qui se sont connus dans leur jeunesse lointaine.

Roman jugé scandaleux, Les Vaisseaux du coeur! Dont on a dit qu'il était le pendant féminin de L'Amant de Lady Chatterley... Et qui allait être traduit en 18 langues. En Allemagne seulement, le livre s'est envolé à plus d'un million d'exemplaires.

La romancière ne compte plus le nombre de lettres qu'elle a reçues dans la foulée des Vaisseaux du coeur. Des lettres de lecteurs masculins, pour une fois. «Des hommes mariés me disaient qu'ils avaient aussi une George dans leur vie. Quelqu'un qu'ils voyaient une ou deux fois par an, dans des congrès ou autrement.» Elle s'amuse: «Le nombre de gens qui ont une double vie... pendant un an, deux ans, dix ans... on n'imagine pas!»

Elle-même l'a vécu. Elle ne s'en cache pas: Les Vaisseaux du coeur s'inspire de sa propre histoire. Comme Simone de Beauvoir, elle a eu son amant américain, elle aussi. Un homme d'origine juive-allemande, émigré aux États-Unis adolescent, devenu pilote d'avion et rencontré pendant la Libération de Paris, alors qu'elle était veuve. Un homme qu'elle a continué de fréquenter, sporadiquement, même une fois remariée. Mais avec qui elle a toujours refusé de vivre au quotidien. «Je me disais que si on vivait ensemble, j'allais gâcher mon amour pour lui. Je rêvais de lui, de son corps, de son coeur extraordinaire. Il avait une telle générosité, un tel amour pour moi! Mais je ne voulais pas quitter mon mari avec qui je m'entendais merveilleusement. Non, ces passions, il faut les laisser à l'état de passions, comme Tristan et Iseult, comme toutes ces amours impossibles qui sont splendides mais qu'il ne faut pas vivre au quotidien: ça les fait mourir.»

Son amant est mort il y a quelques années. À peu près en même temps que son mari, l'écrivain et éditeur Paul Guimard, avec qui elle a partagé plus de 50 ans de vie commune. Sa soeur Flora aussi, celle avec qui elle avait écrit ses premiers livres et à qui elle a toujours été très liée, est décédée. Pendant près de dix ans, Benoîte Groult n'a pas touché à son stylo, sauf pour écrire son journal personnel. Entreprendre un livre, tandis qu'elle s'occupait de son mari malade et dépressif, que la mort la privait des êtres qu'elle aimait, lui semblait au-dessus de ses forces.

Pourtant, elle avait déjà son sujet. La vieillesse, oui. Ça la taraudait depuis ses 70 ans. «Je me disais qu'il fallait que je me dépêche, que j'étais en plein dedans, mais pas trop. Je voulais écrire sur comment ça se présente, la vieillesse, comment ça vous domine, vous attaque. Ce que ça apporte aussi de compensations, par certains côtés.»

Une fois la maison vide, après avoir refait le plein d'énergie, elle s'y est mise. Mais pas question d'écrire un essai assommant. La romancière a imaginé une femme de 80 ans, qui lui ressemble, mais pas trop. Une certaine Alice, qui a une fille, Marion, elle-même sur le chemin du déclin. La pauvre, elle ne sait pas ce qui l'attend. Sa mère, si. Dans la société actuelle, où «la vieillesse est une maladie en soi», on fait des vieilles personnes «des extraterrestres avant l'heure, des Tutsis dans un monde de Hutus», écrit Benoîte Groult.

Ce n'est pas tout. «Le moindre freluquet a sa place sur le trottoir, mais toi, femme, à mesure que ta beauté ou ta jeunesse s'estompent, tu t'apercevras que tu deviens peu à peu transparente», note-t-elle dans La Touche étoile. Elle ajoute: «Bientôt on te heurtera sans te voir.»

L'écrivaine — qui se félicite d'ailleurs de pouvoir employer librement ce titre au Québec sans que quiconque sourcille et la regarde comme si elle était une «féministe hystérique», une «mal baisée» — considère que les femmes, davantage que les hommes, sont «punies d'être vieilles». Elle n'en démord pas. Il reste encore bien du pain sur la planche, avant que l'égalité entre les sexes n' atteigne toutes les sphères. Et pas question, pas plus aujourd'hui qu'hier, qu'elle baisse les bras, çà non!

L'octogénaire, mère de trois filles, de trois petites-filles et d'une arrière-petite-fille de deux mois, revendique aussi le droit de mourir dans la dignité. La touche étoile, c'est ça: «C'est le numéro de téléphone qu'on fait, en Hollande, où, contrairement à la France, ce n'est pas illégal, pour appeler le médecin qui a le droit de venir nous aider à mourir, si on l'a demandé plusieurs fois, si ce n'est pas seulement un coup de tristesse d'un soir.»

Elle précise: «Je ne sais pas si j'aurai le courage de faire une chose comme celle-là. Mais j'espère que le fait d'avoir écrit La Touche étoile va m'obliger. Parce que maintenant, si je vais dans une maison de retraite avec des tubes dans le nez et un poumon artificiel, ce serait trahir toute la théorie derrière mon roman!» Là-dessus, elle éclate d'un grand rire, un verre de blanc à la main.

À votre santé, Benoîte Groult!

Collaboratrice du Devoir