Privé à lunettes contre tueur à gages

Il est six heures, Paris s'éveille. Même Jérôme Bloche, pourtant lève-tard notoire, ouvre l'oeil, car son cellulaire drelin-dreligne à gâcher les meilleurs rêves. Babette, sa fiancée hôtesse de l'air, déjà levée, sort de la douche trop tard. Jérôme baille en allumant l'appareil. Une cliente veut le rencontrer. Il grommelle un oui, fixe le rendez-vous. «C'est foutu maintenant!», se dit-il, contrarié, yeux écarquillés. «J'arriverai plus à me rendormir.» Il la reçoit dans la matinée, à son bureau de détective privé de cinoche du samedi soir. C'est une ado, qui a l'oeil droit tout boursouflé. Elle lui montre la photo d'un type, dépose une enveloppe, d'où Jérôme sort... 7500 euros! Premier de deux versements, précise la jeune fille. Ébahi, Jérôme lui demande qui il doit tuer pour ce montant-là? «Ben... lui!», répond-elle, étonnée par la question. Jérôme explose, la fout à la porte. Puis comprend qu'il a gaffé. Tente de la rattraper, en vain. Se traite de con.

Ainsi démarre Un chien dans un jeu de quilles, 19e drôle de polar de cette drôle de série qu'est Jérôme K. Jérôme Bloche, créée dans les pages d'un Spirou Spécial Album en 1982 par Makyo à la dactylo et Dodier aux pinceaux, puis reprise entièrement par Dodier au quatrième album. Drôle de série narrant les enquêtes maladroitement menées mais bien intentionnées d'un doux jeune homme à lunettes rondes et cheveux en friche, qui ajoute un K. Jérôme à son nom pour évoquer le célébrissime auteur de Three Men In A Boat, qui porte imper et chapeau mou pour faire comme les privés de ses lectures préférées et qui amasse les sirènes de police que lui rapporte Babette de ses voyages. Drôle de série où les toits mansardés, cages d'escalier, pavés mouillés et rades défraîchies, où la concierge madame Rose, son ami curé, son ami l'épicier et la chouette Babette comptent autant que les mic-macs louches dans lesquels Jérôme s'empêtre invariablement.

Un peu beaucoup boy-scout, entre Tintin, le regretté Jacques Le Gall de Mitacq et Charlier, le Grand Duduche de Cabu et le Nestor Burma de Léo Malet façon Tardi, ce Jérôme K. Jérôme Bloche que compose, étoffe et développe Alain Dodier depuis plus de deux décennies, avec son Paris, son petit monde et les existences parfois bien tragiques qu'il découvre à travers ses filatures, est décidément bien attachant. Et cette histoire-ci, première de deux parties, où il se lance aux trousses d'un tueur à gages (pour lequel on l'avait pris, méprise initiale), trouvant sur son chemin un batteur de femmes et le mur de briques d'un bistrot, est aussi brillamment découpée, finement dialoguée, impeccablement dessinée (et coloriée par Cerise) et pétrie d'humanité que les précédentes. Et on se demande bien comment ce bon Jérôme va s'en sortir.

Collaborateur du Devoir