Roman québécois - Un Canadien errant

La France a depuis longtemps servi de tombeau à plusieurs de nos rêveurs et de nos idéalistes. Morts solitaires de l'autre côté de l'Atlantique, simples soldats ou artistes partis à la recherche de la liberté, de leurs propres illusions ou d'un pays qui n'existe pas. Comme tant d'autres avant ou après lui, qui ont porté leur amour de la France comme un mal du pays — Octave Crémazie, Saint-Denys Garneau, voire Jean Larose —, comme tant d'anonymes et de tranquilles désespérés, Jean Vaillancourt a longtemps vécu écartelé entre l'Europe et l'Amérique.

Être multiple et tourmenté, l'auteur des Canadiens errants, un unique roman paru en 1954 et prix du Cercle du livre de France, avait voulu témoigner de son expérience de la Seconde Guerre mondiale et de sa vision d'une jeunesse mutilée dans la campagne de Normandie. Devenu ensuite traducteur puis journaliste au quotidien La Presse, Jean Vaillancourt y a tenu une chronique sur la vie littéraire en 1959 et 1960. Juste avant d'obtenir une bourse du Conseil des arts pour aller travailler à un autre roman en Espagne et en France, où il s'est enlevé la vie en 1961.

C'est la vie de cet homme qui a inspiré à Richard Hétu, journaliste correspondant de La Presse à New York depuis 1994, la substance d'un second roman après La Route de l'Ouest (VLB éditeur, 2002), qui racontait la célèbre expédition des explorateurs Lewis et Clark. En enrobant son histoire du voile de la fiction et en y ajoutant une grande part d'invention, il nous fait le portrait d'un homme déchiré entre ses aspirations et sa difficulté de vivre. Le titre du roman de Richard Hétu, Rendez-vous à l'Étoile, reprend celui d'un article-hommage que Miron consacrait à l'auteur des Canadiens errants le 29 juillet 1961 dans La Presse (voir Un long chemin. Proses 1953-1996, l'Hexagone, 2004).

Roman facultatif

Né en 1923 au sein d'une famille plutôt modeste mais avant-gardiste où le savoir et la culture étaient des valeurs importantes, Israël Pagé est très tôt gavé d'idéalisme. Ses modèles portent les noms de Malraux et de Hemingway. À 19 ans, en 1942, après avoir dû interrompre ses études, après des amours déçues avec une Algonquine du Témiscamingue, le jeune homme s'enrôle dans le régiment des Fusiliers Mont-Royal avec la morgue d'un héros romantique, «dans l'unique but de se faire tuer, pour trouver une mort digne de lui, car il voulait en finir avec la vie».

De retour à Montréal, blessé au corps et à l'âme, Israël Pagé s'inscrit à l'École des arts graphiques où il côtoie Roland Giguère et Alfred Pellan, fait 36 métiers et fréquente les boîtes de jazz de la métropole, entretient une amitié avec Gaston Miron, travaille à La Presse. Richard Hétu entremêle la réalité et la fiction, mélange les voyages et les amours, dans un désir avoué de peindre une version moins connue d'une période souvent trop vite appelée «Grande Noirceur». Un mariage malheureux, une insatisfaction qui ne le quitte pas malgré le succès relatif de son premier roman: Israël Pagé/Jean Vaillancourt choisit d'arrêter les frais dans un moulin de Bretagne où il travaillait à son second roman. À 37 ans.

Débats anticonscriptionnistes, flirts fascistes et diktats surréalistes: quel que soit le terrain, le personnage héroïque imaginé par Richard Hétu réalise un parcours sans fautes. Il est toujours, dès le début, du côté de la véritable justice et des droits de l'homme. Certes, son Israël Pagé n'est pas sans fissures: il nous le montre fragilisé par un mal de vivre et par des aspirations qui le paralysent. Mais le roman véritable qu'a écrit Jean Vaillancourt, si on y regarde d'un peu plus près et malgré tous ses mérites, est aussi celui d'un homme de son temps — ne serait-ce, par exemple, que dans la manière dont il parle des Amérindiens.

Roman à l'écriture neutre et efficace — journalistique? —, Rendez-vous à l'Étoile nous donne une vision encore un peu simpliste et limitée, malgré les intentions de l'auteur, d'une période complexe de notre histoire. Personnage intéressant, d'accord, mais roman facultatif.

Collaborateur du Devoir