Roman québécois - La vieille fille de Tbilissi

Géorgienne, Elena Botchorichvili écrit en russe et vit à Montréal depuis le début des années quatre-vingt-dix. Son dernier livre était un petit roman magnifique intitulé Opéra (Allusifs, 2001), qui soulevait le rideau sur une Géorgie d'Épinal où la population devait supporter les aléas d'une absurde guerre civile. Et comme dans Le Tiroir au papillon (Boréal, 1999), Faïna, son dernier-né moins convaincant, nous distille une chronique intime et politique du XXe siècle géorgien: Brejnev et Gorbatchev, perestroïka et glasnost, pénuries et blessures de guerre.

À l'âge de seize ans, les seins de Faïna sont apparus en l'espace d'un été. Les demandes en mariage pleuvaient, mais les propositions n'aboutissaient jamais: Faïna rêvait plutôt de faire un mariage d'amour. Une sorte de malédiction semblait avoir frappé la jeune femme et toute sa famille. «Seule Noutsa ne désespérait pas. Munie d'une loupe, elle lisait les avis de décès dans le journal Tbilissi et envoyait Fafotchka exprimer ses condoléances. Tout le monde ne se souvenait pas de Noutsa, mais ce n'était pas important. On tombait amoureux de Fafotchka. Les propositions arrivaient.»

Pourtant, ce personnage de Faïna («Fafotchka, Fidji») qui prête son prénom au troisième roman d'Elena Botchorichvili existe à peine plus qu'une ombre. On croit deviner que derrière Faïna se profile la silhouette effacée du narrateur, que cette histoire de vieille fille de Tbilissi symbolise aussi, peut-être, sait-on jamais, la lente décrépitude et le pourrissement de la société géorgienne tout au long du XXe siècle.

Ce sont plutôt tous ceux qui gravitent autour d'elle qui nous laissent leur empreinte: Volodia, qui pratique dans la clandestinité des avortements gratuits, sa grand-mère Noutsa, dans son fauteuil roulant en velours, Nadia, partie sur les routes à la recherche de son arrière-petit-fils, agrippée à son sac géant rempli de photographies de morts et poignardée par un petit voyou qui voulait la voler. Soldats, Mères Courage, héros de l'ombre: une galerie de personnages exubérants qui portent sur leur visage les cicatrices d'une vie souvent difficile.

Particulièrement syncopé, le récit prend la forme d'une suite de petites histoires décousues qui font souvent retomber l'intérêt à la fin d'un chapitre — intérêt qui ne se relève pas toujours au suivant. On sent que quelque chose aurait pu être et que nous n'avons ici qu'un embryon de roman. Les histoires et les descriptions y sont comme avortées, retenues, enveloppées d'une écriture minimaliste qui flirte avec le naïf.

Au compte des accrocs: certaines métaphores répétitives (le piano noir qui rappelle immanquablement un cercueil, les seins qui sont «deux bombes sans détonateur» et une jeune femme nue exposant chaque fois «le flambeau incandescent de son triangle sacré»), quelques images boiteuses («une fleur sans fruit»), un narrateur ambigu. Pour ces raisons et quelques autres, Faïna apparaîtra à plusieurs comme le plus faible des romans d'Elena Botchorichvili.