La petite chronique - Éloge de la fuite

«La vieillesse, cette mort qui bouge, n'est pas moins sinistre que la rigidité cadavérique.» Cette phrase extraite de ses Mémoires inutiles, Paul Morand l'a écrite dans les dernières années de sa vie. Lui qui avouait dans Venise avoir toujours ressenti l'enfance comme un état inférieur se résignait mal à vieillir.

Gabriel Jardin a été son filleul. Étrange parrain, en vérité, qui ne s'intéressa à lui que lorsqu'il devint homme. Le portrait de l'écrivain qu'il nous livre n'a rien de surprenant. Morand, un évadé permanent? L'évidence. Point n'est besoin pour cela d'évoquer sa participation au régime de Vichy, son antisémitisme pitoyable. Aujoutez à cela que cet amateur de femmes était férocement misogyne, et vous aurez un auteur dont le style est admirable de concision, dont les nouvelles et les récits de voyage ne contiennent pas de scories, mais dont les partis pris atteignent parfois à l'ignoble.

L'intérêt du petit livre de Gabriel Jardin vient de ce qu'il nous montre un Paul Morand en fin de vie refusant de vieillir, jouissant d'un renouveau de ferveur auprès des «jeunes Hussards», preste à sauter dans un bolide à quatre heures du matin afin de visiter à la va-vite les châteaux de la Loire. À 80 ans passés, il lui suffisait de revoir en un instant des trésors entrevus dans sa jeunesse pour renouer avec le rêve.

Ce vieillard-là, imprévisible, amoureux inconsolable de la mort de sa femme avec qui il avait vécu 60 ans et qu'il avait trompée avec une régularité surprenante, ce vieillard-là est attachant parce que inusité. En société, il parle peu, s'esquive sans prévenir, n'en fait jamais qu'à sa tête. Il n'a jamais aimé de Gaulle, lui préférant Pétain et Laval. Était-ce suffisant pour qu'il ait songé à s'en moquer en société, dressant même un chien qui se contorsionnait au simple nom du général?

Pour aimer cet écrivain étrange, il n'est vraiment pas inutile d'aimer la belle prose, brève, moderne et classique tout à la fois. Si, pour vous approcher d'un auteur, il vous faut un minimum de sympathie, aussi bien ne pas insister. La personnalité de Paul Morand n'a rien de bien invitant, faite d'une froideur, d'un flegme que l'on prête d'habitude aux Britanniques mais dont lui, le cosmopolite, était le parfait exemple. Avec de surcroît, à l'occasion, des attitudes de goujat, ainsi que le prouve son attitude avec les femmes qu'il a toujours poursuivies.

Gabriel Jardin ne manque pas, comme on le fait souvent, d'expliquer l'antisémitisme de Morand par l'influence qu'avait sur lui sa femme, Hélène. C'est faire peu de cas de l'indépendance d'esprit d'un homme qui, ayant vécu si vieux, n'a pas tellement songé à rectifier de façon convaincante ses erreurs répétées.

Malgré ces réserves, j'estime que ce petit livre se lit avec gourmandise. Un peu comme on prendrait connaissance d'un article de magazine rédigé avec intelligence. À préférer en tout cas à l'essai de François Dufay consacré à Chardonne, Morand et les hussards et à la droite française, dans lequel l'auteur s'applique à détecter à la ronde les petitesses littéraires et autres qui ont entaché le monde des lettres avant et après 1945. L'histoire littéraire y est vue de façon mesquine et étroite, et ce livre n'apporte rien de nouveau à notre connaissance des erreurs et des égarements de deux écrivains de race. Quant aux «hussards», Blondin, Nimier, Haedens et consorts, ils valent mieux que ces approximations incendiaires du rédacteur en chef adjoint au Point, magazine qui, on le sait, ne se termine jamais sans un éditorial de Bernard-Henri Lévy, grand pourfendeur des tyrannies et néanmoins homme du monde.

Collaborateur du Devoir

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Paul Morand

Un évadé permanent

Gabriel Jardin

Grasset

Paris, 2006, 147 pages

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Le soufre et le moisi

François Dufay

Perrin

Paris, 2006, 238 pages