Roman français - Tutoyer Jean-Jacques

L'idée de donner la parole à un personnage éclipsé, méconnu ou carrément inventé de l'histoire fournit régulièrement à la littérature sa part de munitions. Souvent, cette possibilité ne tient qu'à une étincelle qui suffit à embraser l'imagination. Dans ses Confessions, par exemple, Jean-Jacques Rousseau évoque brièvement la figure d'un frère aîné disparu à dix-huit ans et dont plus personne n'a par la suite entendu parler: «Enfin mon frère tourna si mal qu'il s'enfuit et disparut tout à fait. Quelque temps après on sut qu'il était en Allemagne. Il n'écrivit pas une seule fois. On n'a plus eu de ses nouvelles depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils unique.»

C'est à cet autre fils de Suzanne Bernard et d'Isaac Rousseau, maître horloger et Citoyen de Genève, que Stéphane Audeguy prête une voix dans Fils unique, question de remédier à ce qu'il estime être une «négligence», après un remarquable premier roman traversé d'érotisme, de science et de poésie du ciel (La Théorie des nuages, Gallimard, 2005). Et c'est un vieillard présent au milieu de la foule qui assiste au transfert des restes du Philosophe au Panthéon, le 10 octobre 1794, seize ans après sa mort, qui se permet de tutoyer son cadet : «[...] tu te croyais seul au monde, tu avais fini par l'être à peu près; tu te pensais unique, et parce que tu l'étais une armée de tes semblables s'est levée pour changer l'ordre des choses.»

À coup d'érotisme épicurien, d'électricité libertine et de traits d'esprit pur XVIIIe, François Rousseau nous raconte son chemin, depuis l'enfance, sous la protection d'un mystérieux comte de Saint-Fonds — un habile libertin membre de cette «confrérie secrète de ceux qui aiment trop les hommes pour ne point haïr l'Humanité». Plus tard, à la mort d'un autre de ses protecteurs, un ancien fermier général enrichi et commentateur de Lucrèce, il aboutira comme homme à tout faire dans un élégant bordel de la capitale. «J'aimais ces êtres contrefaits et déments, ces princes dénaturés, ces femmes admirables; je ne savais pas encore que ces fantômes, qui me paraissaient plus grands que nature, allaient bientôt paraître en chair et en os sur le théâtre de la révolution, et faire d'un coup pâlir les personnages de Corneille, de Molière, de Racine.» En bon «débauché patenté», il appliquera bien vite ses talents d'horloger à la fabrication d'automates d'un genre plutôt particulier...

Emprisonné à la Bastille sous un mauvais prétexte, il connaîtra au cours des dernières années de son séjour un véritable coup de foudre d'amitié avec l'un des plus célèbres pensionnaires de la citadelle: le marquis de Sade. Libéré le 14 juillet 1789, c'est lui qui vendra le manuscrit encore inédit des 120 Journées de Sodome, que le Divin Marquis avait caché dans sa cellule avant d'être transféré à l'asile de Charenton. «J'ai fait ce que j'ai pu pour ajouter, avec douceur, au désordre de ce monde», écrit-il avec ironie.

À 86 ans, bras droit d'un entrepreneur opportuniste, François Rousseau dirige la démolition de la Bastille avant de devenir, après une cuisante banqueroute, gérant d'un établissement de bains chinois de la capitale — lieu d'hygiène et de plaisirs discrets — où il tombe amoureux de la propriétaire. Ils seront pris tous les deux dans les méandres de la Terreur qui s'abat sur la France: «C'est en croyant t'imiter que des théories d'imbéciles jouaient à garder des moutons, à cueillir des cerises et des simples, à vivre de fades laitages! J'ose te dire, contre le sens commun, que les hommes de génie sont responsables de leur descendance: tu n'aurais pas dû abdiquer la grandeur; la révolution peut-être eût été autre...»

Défauts

Réussi, mais moins poétique que La Théorie des nuages, le roman glisse peut-être trop sur les penchants «érotomanes» de Stéphane Audeguy. Fils unique n'évite pas non plus une certaine représentation prévisible du XVIIIe siècle français, avec ses plaisirs faciles, ses arnaques célèbres, son libertinage de l'esprit et des sens, appliquant un vernis légèrement «convenu» à cette description exemplaire d'une vie qui traverse tout le Siècle des lumières. Mais l'illusion de la langue joue à fond, sans que l'on se sente jamais baigner dans le pastiche. Le plaisir est au rendez-vous. Ce qui n'est pas une mince affaire.

Collaborateur du Devoir