Poésie québécoise - En haute poésie

Née à Québec en 1958, Hélène Dorion n'est pas seulement une poète reconnue que vient couronner cette publication de Mondes fragiles, choses frêles dans la prestigieuse collection «Rétrospectives» à l'Hexagone, regroupant ses recueils publiés depuis 1983 jusqu'en 2000. Elle fut également éditrice, critique, membre de la rédaction de plusieurs revues, responsable de multiples numéros de revues européennes consacrées à la poésie québécoise. Lauréate de nombreux prix littéraires dont le prix Anne-Hébert et le prix international Wallonie-Bruxelles, elle est la première Québécoise à recevoir le prix de l'académie Mallarmé, en 2005. Membre des jurys permanents des prix francophones de poésie Léopold-Senghor et Louise-Labé, elle vient tout juste, en 2006, d'être élue à l'Académie des lettres du Québec.

Et c'est au moment où se déroule le 22e Festival international de la poésie de Trois-Rivières que nous est offerte cette somme, comme s'il fallait souligner dans l'abondance la capitale importance de sa parole. Ce livre phare devient en quelque sorte la lumière enveloppant cet événement pour en accentuer l'urgence.

L'intériorité

«J'explore / ce vide», écrit-elle dans le premier poème de L'Intervalle prolongé qui ouvre cette rétrospective. Et c'est en quelque sorte une mission qu'elle s'est donnée dès les premiers mots que de fouiller l'interstice, la béance que le regard révèle dans le réel. Cette poésie des hauteurs circonscrit l'émoi devant la face cachée des choses, en une mystique ascension propre aux aspirations les plus subtiles de l'âme humaine. Dans sa présentation de l'anthologie intitulée D'argile et de souffle, parue en 2002 chez Typo, Pierre Nepveu écrivait à propos de l'oeuvre d'Hélène Dorion: «Cette poésie tellement éloignée de tout rapport anecdotique au monde quotidien et aux mouvements de l'histoire parle bel et bien de nous, des "fragiles fondations de ce que nous sommes", de "ce peu de paysage auquel nous sommes amarrés". Il y a quelque chose d'élevé, de noble dans cette manière de témoigner qui se situe loin du tumulte des bulletins de nouvelles.»

De l'incarnation, de l'émoi

À parcourir certains des titres de ses recueils, on perçoit déjà la préoccupation intrinsèque qui sous-tend cette dynamique poétique: de La chute requise (1983) au Hors champ (1985), des Retouches de l'intime (1987) aux Corridors du temps (1998), des Carrés de lumière (1994) aux Pierres invisibles (1999) jusqu'aux Fenêtres du temps (2000), se dessine cette volonté d'accéder au côté méditatif des manifestations humaines, de tendre les mots au-delà des apparences pour en soutirer, fascinée, les éclats vifs et les silences révélateurs. «L'oeil remonte le sombre», dans «Rythmes d'ombre», afin de savoir vivement qu'«il arrive que le regard sécrète l'émoi», ce qu'elle constate dans Hors champ ; ou bien encore, dans le même recueil, lorsque la poète se demande «ce serait donc cela, une passion: sorte d'émeute inscrite à l'instant des connivences ?». On sent que le pas compté des mots est fragile, comme le sont la certitude des sentiments, la précarité des sens.

Chose certaine, dans Les retouches de l'intime, elle «attend[s] que quelque chose apparaisse [car] tout est à moitié vide», et c'est pour mettre de l'existence dans cet entre-deux qu'Hélène Dorion se fait poète, pour que son oeuvre trouve à combler de mots cet abîme fragmenté du réel. L'être aimé est là, le corps s'offre, mais il y a une souffrance latente dans le non-dit, dans l'urgence de saturer la faille des sentiments, au coeur de l'effritement temporel.

Survivre

Elle à qui on avait «appris à vivre dans le corps qui meurt», comme elle le dit dans Les Corridors du temps, ne saura se satisfaire de cette restriction. Il lui faudra établir par la parole ce pont de sens qui la réconciliera avec la durée, qui établira avec force son incarnation dans le vivant. Car il faut savoir que «quelques gestes / ramènent en nous la vie / fragile et emplie de ruines / [quand] une lueur sillonne nos corps / dans le tourment de voir se perdre / la nudité des heures», tel qu'elle le soutient dans Un visage appuyé contre le monde. Aussi faudra-t-il à la poète, dans Les États du relief, parcourir «cet atelier de l'intime / au fil des phrases» afin de cerner «les signes / d'un moi qui se glisse / dans les crevasses du fait de vivre». Au bout d'un long parcours, dans le dernier recueil reproduit ici, à savoir Portraits de mers, on accède à cet émerveillement qui s'ouvre sur l'espoir: «Ainsi s'achèvent ces décennies: / les entraves se dénouent, les blessures se taisent / que ramenait l'ombre basse. / L'âme, telle pierre travaillée, trouve racine / et soulèvement en ce souffle qui l'effeuille.»

Ces Mondes fragiles, choses frêles nous sont offerts comme un cadeau formidable d'une si rare qualité que son approche exige temps et méditation. Hélène Dorion, avec cette immense rétrospective, s'impose comme une poète inoubliable de l'intime et de la quête du sens exact de vivre.

Collaborateur du Devoir