La réalité des bourreaux

Jonathan Littell
Photo: Jonathan Littell

On parle de lui pour le Goncourt et bien davantage. Il publie un roman-choc de neuf cents pages, dont 170 000 exemplaires ont déjà été vendus en un peu plus d'un mois. Inouï, il arrive de nulle part, mais il porte un nom connu, Littell. Jonathan Littell est le fils de Robert Littell, grand auteur américain de polars. Écrit en français, ce roman éclipsera-t-il Alain Fleischer et sera-t-il la revanche de Richard Millet? Son agent anglais est-il l'artisan d'un tel tabac?

Les Bienveillantes de Jonathan Littell est un phénomène exceptionnel. Personne ne l'a vu venir, pas même Gallimard, qui peine à fournir à la demande et dont les stocks de papier ont failli toucher le fond. Les commentaires ne tarissent pas. Le sujet est pourtant à la fois connu et austère. Le roman expose clairement faits et liens des mécanismes de la Shoah.

L'Américain étudie le cas d'un intellectuel enrôlé dans l'extermination humaine. Comment fonctionnait un tel responsable nazi au quotidien? Le narrateur, un ancien officier SS, entend tout dire sur sa réalité, en dehors des jugements, remords ou culpabilité. Écrite à la première personne, cette chose terrible s'appuie sur une culture solide et une documentation sérieuse, en s'inscrivant dans le droit fil des interrogations de notre temps.

Qui sont les Bienveillantes, bonnes âmes des Euménides? Les esprits de la conscience malheureuse, qui poursuivent les assassins jusqu'à ce que leur culpabilité se résorbe dans le pardon. Sous leur égide, Littell mène un premier roman magistral, pièce incontournable d'un dossier déjà lourd. Ces neuf cents pages, écrites en français, arrivées sous le nom de Jean Petit chez Gallimard et publiées par Richard Millet, s'ajoutent à une littérature qui observe la mise à feu mondiale de 1941 à 1945.

Sidérant, disent la plupart; bouillie, ont écrit quelques-uns. Un prix littéraire? Claude Lanzmann, réalisateur de Shoah, est intervenu pour dire son malaise face au message flou. L'ouvrage partage moins l'opinion qu'il ne l'emballe. Best-seller? roman historique? Littell, qui a choisi une stratégie de discrétion, le revendique comme un «roman sur la réalité des bourreaux», un point c'est tout. C'est là le problème, et il n'est pas neuf. Dans quelles bornes la normalité — les motivations d'un bourreau — peut-elle être considérée telle, au prix zéro de la vie d'autrui? Si la narration frappe, c'est que Littell établit la continuité froide et banale des relations vécues, pensées, assumées par des bourreaux.

Les motivations d'un écrivain

N'est-il pas légitime de se choquer de voir l'imagination servir la logique des assassins et tortionnaires? Qu'est devenue l'affirmation d'Adorno, écrire après Auschwitz est barbare? Comment écrire et penser après Auschwitz? La question du bourreau est toujours d'actualité, l'historiographie étant impuissante à rendre compte de la folie collective.

Le Magazine littéraire proposait, en janvier 2005, un numéro étoffé intitulé «La littérature et les camps». En effet, depuis Adorno, bien des ouvrages ont paru; signalons Le Siècle d'Alain Badiou (Le Seuil), ouvrage récent consacré aux grands massacres, génocides et utopies meurtrières du XXe siècle. Entre le silence et la nécessité de raconter, de Primo Levi à Imre Kertész, du récit au roman, des écrivains se sont battus contre l'injustifiable et l'innommable.

Lorsque Littell interroge le meurtre d'État, ce n'est pas pour répéter les faits de la destruction humaine, mais pour décrire cet état de normalité qui y préside. Le cas nazi a beau être singulier, les juristes américains, dit-il en entretien, peuvent aujourd'hui justifier la torture. La fiction littéraire sert alors moins l'histoire que l'inconcevable revu, refait et, si le pire existe, toléré.

Aucun des guerriers, combattants, soldats, militants anonymes et autres agents de la guerre ne relèvent, dans Les Bienveillantes, de l'émotion des témoins. L'histoire critique, méthode d'établissement des faits par les pièces et documents, les saisit en action, pas dans l'acte de mémoire, même si le personnage raconte son passé. Toute la difficulté est là. Littell met en avant la perte de sens de l'interdit biblique «Tu ne tueras point», loi qui est suspendue en temps de guerre.

Mais il fait davantage. Il rapproche son expérience du travail humanitaire contre la faim dans les camps — en Tchétchénie, Sierra Leone, Bosnie, Afghanistan... — du travail du romancier, qui construit un livre au-delà de la chronique, du film, du reportage. Au contact des nombreux tortionnaires qu'il a côtoyés, il se met au service des constatations qu'il rapporte et, inversement, il reconstitue le passé.

Littell s'empare donc de l'évidence assassine, dans la lignée d'un Vassili Grossman, dans Vie et destin (1989, 800 pages), ou d'un Robert Merle, dans La mort est mon métier (1953), mémoires du commandant d'Auschwitz. Le dira-t-on jamais assez, Marie-Claire Blais possède un sens clair, mais plus chaleureux que Littell, des vérités sur la mort donnée.

Le monde où nous vivons

Si La Liste de Schindler utilise les conventions hollywoodiennes, Littell, au contraire, se dit fidèle au travail d'Arendt pour parler, par exemple, d'Eichmann. Le roman ne s'adresse pas aux négationnistes: l'imagination, même froide, sert la vérité. Cela n'empêchera pas, cependant, les lecteurs d'aller en tous sens.

Une douzaine d'années de réflexion lente ont été nécessaires à l'écrivain de 39 ans, puis quatre mois de rédaction et le travail d'agent littéraire anglais. Dans la lignée de Bataille, Blanchot et Quignard, dont Littell se réclame, il pousse l'écriture sans esthétisation du crime. Or, ce livre glacé se suit comme une coulée haletante qui, malgré cette fluidité sérieuse, pose la question de l'écriture à la première personne. Comment faire vivre un bourreau parmi d'autres, également présents?

La moitié des personnages sont ici inventés; d'autres sont des composés de réel et de fiction, déplacements vers la vérité. La position victimaire est évacuée, et cela atteint le lecteur. Le meurtrier n'est pas différent de chacun de nous, affirme Littell. L'écriture délivre une vérité connue de l'intérieur et la met à nu, sans égard pour l'horreur de ce qui est.

Littell vit depuis peu en Espagne. Ouvrage antimanichéen, Les Bienveillantes constitue un livre sur la possibilité de dire l'humain. Ce roman n'aura pas le dernier mot sur la barbarie, pas plus qu'il ne servira une oeuvre édificatrice. Mais sa narration fait une incision profonde dans la déshumanisation qui nous travaille toujours.

Collaboratrice du Devoir