Essais: L'humanité était-elle passagère ?

Daniel Jacques est un ami. J'ai participé à la fondation de la revue qu'il dirige, Argument, et j'y collabore. On criera au copinage, je le sais. Mais comment passer à côté du dernier livre d'un auteur rare au Québec par sa jeunesse — à quarante ans dépassé et après trois livres, ne lui parlez plus de «jeunesse» — par le nombre de ses essais — qui méritent vraiment ce nom — et par l'ampleur des questions abordées: la culture politique québécoise, Tocqueville, la modernité, le nationalisme? Et maintenant, la révolution technique. «Nous avons à prendre d'importantes décisions quant à l'avenir de l'humanité au moment même où l'idée de l'homme se fait toujours plus incertaine», écrit Daniel de façon pénétrante. On criera au copinage. Savez-vous quoi? Je m'en fous. Je ne connaîtrais pas Daniel que j'aurais tenu à le recevoir dans notre modeste «Aire des idées». Bon, pour aider à oublier l'amitié, j'ai décidé ici d'y mettre les formes et de le vouvoyer.

«La technique ensorcelle», disait Heidegger. Vous, vous dites qu'elle fascine, ce qui est à peu près la même chose. Elle aurait récupéré le désir de bonheur que nos ancêtres avaient projeté dans la politique. Ceux-ci voulaient changer le monde par la politique. C'est par la technique aujourd'hui qu'on entend le faire.

Daniel Jacques: En effet, le XXe siècle a joué un rôle crucial dans cette transformation. Au fond, les mêmes passions qui, aujourd'hui, animent la fascination pour la technique ont autrefois motivé la fascination pour la politique. Aujourd'hui, on espère toujours un monde meilleur, mais on ne pense plus du tout qu'on va y accéder grâce aux mêmes voies. J'ai essayé de montrer que la fascination qu'exerce sur nous la technique, c'est un peu l'expression de cette concentration de nos désirs, de nos aspirations, de nos espérances sur la réalité technique.

A. R. Vous êtes plutôt méfiant à l'égard de la notion de révolution.

D. J. Certes, l'idée de révolution peut s'avérer dangereuse. Elle a été récupérée tant par la gauche que par la droite, avec des effets désastreux. En même temps, il faut reconnaître que certaines révolutions ont fait progresser les choses. Pour l'instant, ce qui est clair, c'est qu'on ne sait pas trop sur quelle base théorique on pourrait s'appuyer pour prôner une révolution. Des réformes très profondes, majeures, on en évoque. Mais pour ce qui est d'une révolution politique, je ne vois pas grand-monde qui reprend cette voie de façon crédible aujourd'hui.

A. R. Mais il y a des révolutionnaires techniques. Qui sont-ils? Que disent-ils?

D. J. C'est une mouvance présente surtout dans le monde anglo-saxon. Dans la francophonie, il y a bien Pierre Lévy, Jean-Pierre Changeux et, à certains égards, Michel Serres. Mais les vrais révolutionnaires techniques, ce sont les Ray Kurzweil, Gregory Stock, Marvin Minsky, etc. Toute une constellation de penseurs qui estiment que nous sommes en mesure de procéder à une révolution du monde humain à partir de nouveaux instruments techniques comme la génomique, les neurosciences, la bio-informatique. Ce sont eux qui reprennent le projet ancien d'une reformulation totale de la vie humaine.

A. R. Prenons les plus radicaux, Minsky et Kurzweil. Ils nous proposent de nous télécharger sur des plateformes informatiques et disent qu'un jour nous changerons de formes pour devenir des nanomachines. Rien là de très séduisant!

D. J. Ce sont des visions effrayantes, c'est certain. Imaginer qu'on transfère ce qu'on a de plus propre, de plus intime, de plus particulier, sur quelque chose d'aussi froid qu'un médium métallique apparaît répugnant. Mais d'un autre côté, il y a là une promesse très ancienne qui acquiert une forme tout à fait nouvelle, celle de l'immortalité. La célèbre conférence où Minsky affirme que le corps humain n'est qu'un «foutu fouillis de matière organique» et que la meilleure chose qui puisse nous arriver est de développer des interfaces humain-ordinateur nous permettant de nous en sauver relève du fantasme de l'immortalité. Et ça procède d'une des peurs les plus fondamentales de l'être humain: celle de la mort.

A. R. Vous semblez agacé par la haine de la souffrance chez le moderne. Vous allez jusqu'à écrire: «il faut envisager l'avenir à partir des souffrances passées.» Êtes-vous pour la souffrance?

D. J. Je ne fais pas de jugement moral. Les modernes entretiennent un rapport particulier avec la souffrance. L'absence de souffrance, pour plusieurs modernes, c'est le seul bien auquel on peut aspirer. La souffrance chez les modernes a perdu toute signification. Ce que prétendait le christianisme. Dans le monde profondément déchristianisé qui est le nôtre, la souffrance nous apparaît comme l'opposé de notre vouloir, c'est-à-dire le mal. Car ce qui réalise notre volonté, c'est le bien. Dans une perspective comme celle-là, il devient difficile d'accorder une signification à la souffrance. Mais à partir de l'instant où on prive la souffrance de sa signification, il y a des conséquences importantes: nos espérances sont redéfinies, de même que notre rapport à l'avenir.

A. R. Pensez-vous que notre humanité était passagère et qu'on en viendra à abolir l'être humain?

D. J. J'ai tenté d'éviter la futurologie dans le livre. Je voulais plutôt décrire ce qui se passe aujourd'hui, quelles passions sont à l'oeuvre, quelles idées nous habitent et comment celles-ci interagissent avec nos nouveaux outils et instruments. Tout dépend donc du rapport qu'on va établir avec nous-mêmes. Il faudrait arriver à définir ce que l'on veut préserver. Il est certain qu'il y aura une transformation radicale de la condition humaine. Ça m'apparaît très net. Maintenant, cette transformation amènera-t-elle des êtres si nouveaux qu'il faudra utiliser d'autres vocables pour les désigner? Je ne peux le dire. Ça dépendra du degré de fidélité que nous aurons à l'égard de ce que nous avons été jusqu'à maintenant. Peut-être qu'au fond, notre projet est de liquider le passé radicalement? On a l'impression aujourd'hui que tout ce qui est bon est nouveau, que tout ce qui est nouveau est bon. En même temps, il y a un autre courant qui veut préserver quelque chose. Qui veut conserver ce qui a permis de grands accomplissements dans le passé.

A. R. Ce serait ça, le «devoir d'humanité» dont vous parlez?

D. J. Un peu. Cette formule me permet de signifier qu'être humain, ce n'est pas seulement un fait. Nous ne sommes pas humain comme un chat est un chat. Être humain est aussi une exigence. On peut être humain en un sens banal, premier, factuel, mais montrer par ailleurs beaucoup d'inhumanité. Et on peut en même temps être très humain au sens strict et montrer par ailleurs une grande humanité. Cela relève de notre liberté. C'est capital, au fondement de toute forme d'humanisme.

A. R. Depuis les «humanités passagères» (Boréal, 1991), vous ne parlez plus explicitement du Québec dans vos livres. Vous en êtes-vous désintéressé?

D. J. Bien sûr que non. La philosophie, par sa nature, vise l'universel. Les philosophes anciens étaient des citoyens du monde. Socrate le premier, mais en même temps, ce dernier avait les yeux rivés sur sa cité. C'est un peu un modèle pour moi. Ma préoccupation se veut universelle, mais il est clair qu'autant en termes d'espérance qu'en termes d'inquiétude, ce que je dis de la situation moderne se nourrit de ce que j'ai vécu et vu au Québec. Or, la propension à la fascination pour la technique est très forte dans notre société.

A. R. C'est donc une terre fertile pour la révolution technique, voire pour la post-humanité?

D. J. On a en tout cas une disposition à accueillir la nouveauté comme peu d'endroits dans le monde. Nous l'avons même à l'excès. Peut-être parce que nous avons cultivé une réelle rage de se débarrasser du passé. L'ingratitude à l'égard du passé est extrêmement puissante, ici. Un passé qu'on caricature sans cesse pour mieux le rejeter — pensons à la Grande Noirceur. On se sent aspiré par l'avenir. Le Québec nouveau dont on parle est toujours «technologique», hypermoderne, totalement performant sur le plan économique: c'est celui-là qu'on a célébré à Paris en 1999 et qu'on veut présenter partout. On dirait que le Québec de Vigneault, le Québec des tripes, a comme disparu du paysage, pour laisser toute la place à ce Québec qui se laisse gober entièrement par l'avenir.

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